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Comment on commence

Le début d'un roman est comparable à une première nuit. Ce n'est peut-être pas la meilleure performance que votre amant et vous accomplirez ensemble mais pour peu qu'elle ait éveillé un minimum de curiosité voire de plaisir, ou, comme cela a souvent été le cas pour moi, provoqué un réel tremblement des sens (mais j'aime lire, beaucoup plus que la moyenne) c'est elle qui vous donnera envie de continuer.
Son souvenir vous soufflera à l'oreille que oui, vous voulez voir comment tout ce que cela va donner.
Bon sang, oui.

C'est ainsi que les débuts de roman ont l'heur de m'exciter comme une pucelle. Depuis les révélations d'excellence que furent Camus ou Proust, je cherche à quatre pattes dans chaque volume la promesse du plaisir de lire un chef-d'½uvre.
Parce que je ne suis pas chienne et que j'aurais du mal à quitter cette terre sans partager avec vous l'expérience concrète de ce qu'est un début de roman extra, je vais essayer de vous en livrer quelques exemples.
Bien sûr, vous pourriez ne pas en percevoir l'élégance géniale, vous pourriez rater l'indicible et pétulant génie qui s'est ramassé, plié, empaqueté, lyophilisé, dans ces quelques phrases tel le génie d'Aladin dans sa petite lampe de quincaillerie. Mais dans ce cas, excepté une ou deux bottes secrètes qu'il me reste, je ne pourrais probablement plus rien pour vous et je vous rendrai à Beigbeder.

Alors que j'avais 22 ans, avant même de savoir que cet homme incroyable avait écrit d'un trait d'un seul un roman de plusieurs milliers de pages qu'il fut obligé de saucissonner comme s'il s'était agi d'un vulgaire cervelas à la seule fin qu'un éditeur conventionnel accepte de le publier, je découvrai Albert Cohen. Pour quelqu'un qui prétend aimer la littérature, c'est tardif me direz-vous, mais je lisais Lautréamont à 10 ans, donc je vous emmerde.
« Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi de deux chevaux que le valet d'écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d'une victoire. A deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâché et il n'avait pas osé. Aujourd'hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l'aimerait. »
A quoi cela servirait-il que j'en dise plus ?

Je me souviens d'avoir ouvert le pendule de Foucault et d'avoir plongé alors dans un abîme de stupeur et d'incompréhension. Aucun sens ne se raccordait au texte. Pourtant, j'en avalais les premières pages consciencieusement, me noyant de plus en plus, avec le fascinant péril de m'embraser les poumons d'un ramassis d'allégations cryptées imbitables et sans valeur. J'étais un parachutiste bougon et mal rasé du 3ème régiment d'infanterie de cuisine atterri dans une bure au Mont Athos à la période des semis d'hortensias. Vraiment, je ne comprenais rien. Franchement. Rien.

Mais quelle belle leçon ! Car l'ésotérique tint sa promesse et Ecco la sienne. Le pendule tourne encore dans ma tête avec la régularité métronomique du mystère. Il me semble encore qu'un pan de l'histoire magique du monde me fut révélé. Que je fus un Socrate chez les Egyptiens, affalée sur mes coussins, tournant les pages.
Vous me faites rire avec votre Da Vinci Code. Da Vinci Code fait du bateau, Da Vinci Code mange des pruneaux. Comment - me suis-je demandé maintes fois - peut-on trouver du mystère dans un ramassis de banalités que Pierrette, vendeuse chez Brico et férue d'astrologie sur internet, attribue, dans un premier réflexe, à une fiche recette sans les images ?

Da Vinci Code, Millenium contre Le pendule et le Dahlia noir. Arrêtons, j'ai la nausée tellement mon c½ur balance.
Je n'ai rien contre le fait que des gens écrivent des romans de merde. Ni même que ceux-là soient lentement dévorés par des millions de petits cerveaux encore à l'état embryonnaire. Mais que ceux-là soient adulés alors même que chez chaque être humain un autel devrait être dressé, libations faites, offrandes quotidiennes mêlées aux prières pour honorer Dostoïevski, et qu'en place de cela trône un écran plat : cela me fait douter de l'espèce.
« Je suis un homme malade...Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j'ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n'y comprends rien, j'ignore au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. En plus, je suis superstitieux comme ce n'est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. (Je suis suffisamment instruit pour ne pas être superstitieux). Oui, c'est par méchanceté que je ne me soigne pas. Ca messieurs, je parie que c'est une chose que vous ne comprenez pas. Moi, si ! Evidemment, je ne saurais vous expliquer à qui je fais une crasse quand j'obéis à ma méchanceté de cette façon-là ; je sais parfaitement que ce ne sont pas les docteurs que j'emmerde en refusant de me soigner ; je suis le mieux placé pour savoir que ça ne peut faire de tort qu'à moi seul et à personne d'autre. Et, malgré tout, si je ne me soigne pas, c'est par méchanceté. J'ai mal au foie. Tant mieux, qu'il me fasse encore plus mal ! »
Mon Dieu, ma joie, mon maître fidèle.

# Posté le mercredi 20 mai 2009 13:08

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