I
Saül est un homme bon. Sa compassion est sans mesure. Tout ce qui souffre, chaque âme perdue, chaque faiblesse des hommes, il les porte amoureusement en son c½ur.
Saül obéit au seigneur. Rien, rien n'entame sa foi. Sa foi est son passe muraille. Dieu l'a fait naître, croître, Dieu l'a fait exister. Chaque matin est un don. Il doit s'en rendre digne. Il en rend grâce.
Ici-bas, entre chaque pousse d'herbe, entre les pavés cassés des chemins, résonne le rire étranglé du démon. Il rôde, s'immisce, il a l'apparence de nos passions, il est veule et menteur. A ceux que gouverne la peur, il indique le chemin pour qu'ils s'égarent. Ceux-là se sont perdus qui ont troqué leur foi contre la promesse de la vie éternelle. Chaque jour que Dieu fait, ces hommes sont comme l'écho du diable porté vers le monde.
Aussi allongé dans la poussière, sacrifiant son corps et renonçant douloureusement à ses désirs de chair, Saül recommande à son Dieu l'âme des volontés trompées, des erratiques, des désespérés.
Saül prie. Saül exhorte ses semblables. Saül voudrait que sa bouche déchire les racines vénéneuses de la parole, que sa bouche adoucisse la saveur amère de la perversion, que sa bouche retienne l'élan sidéral qui condamne l'humanité au vice. Que tout le mal soit broyé au pilon de son front. Saül rêve, au fond de sa cahute froide, que le seigneur fasse de son corps le temple supplicié de la résurrection, l'outil du salut des hommes. Saül est triste et féroce à la fois. Enchaîné à l'âpreté de sa tâche, il prêche à travers son village, cité dont les portes toujours closes sont l'enceinte d'un enfer.
Saül est le père parti et revenu, l'amant des c½urs blessés, le pâtre rassemblant ses bêtes, l'homme qui sourit sous le fouet, Saül est le fils et l'aïeul, la pudeur et la compassion, le renoncement et la persévérance. Qui méprise Saül encourt la colère du Dieu qu'il honore. Saül est un prophète. Un homme sage. Saül est un homme devenu fou. Saül est méprisé de tous.
II
-“ Allons, Saül, comment sais-tu qu'il faut partir ?
Jacob se tenait sur le pas de la porte. Son bras semblait s'enraciner dans l'encadrement et supporter à lui seul le poids de l'édifice. Malgré la douceur dans sa question chargée d'ironie, sa voix avait porté. À présent, il esquissait un discret sourire et regardait Saül comme un enfant dont la faute est découverte. Il s'efforçait à la compassion. Et de cela, il tirait de la fierté.
Saül, misérable, était agenouillé, sa tunique relevée, afin que son corps seul se souille à la poussière. Ses tempes, amaigries par les jeûnes successifs, gondolaient au flux et reflux interminables du sang. Tout juste, dans le silence, percevait-on le frêle ronflement respiratoire qui perçait le torse saint, un ronflement comme une pluie.
La flamme d'une bougie léchait les murs de terre. Rien ne semblait peser au-dessus de leurs têtes. Ô, combien douce, à cet instant, s'égrenait la succession des souffles ! Comment chaque infime seconde venait s'enchaîner à sa semblable et s'écouler dans un temps qui se refusait à rester ! Et quelle étrange nostalgie baignait l'espace... Jacob sentit peu à peu sa douceur feinte s'engourdir dans un calme sans faille, marée montante qui le possédait sans lutte et l'aurait terrassé s'il n'était un homme.
Il n'y eut plus d'ironie. Le rictus cynique s'affaissa. Et l'humilité emplit Jacob. Une humilité sans borne, mais qui n'était pas la sienne.
Que pouvait ce petit homme, créature inachevée de l'humanité, naïf et illuminé, que pouvait un saint face au destin d'un peuple qui n'avait pas à craindre la mort ? Qu'aurait-il pu prier d'autre que la grâce de Dieu ? En quoi pouvait-il croire si ce n'est en ces châtiments destinés à tous ? Que pouvait valoir sa vie s'il ne se croyait pas capable de sauver ses semblables, ceux-là même qui s'étaient déjà sauvés ? Misérable prophète. Misérable souffrance. Qui pouvait croire que le Seigneur des mondes tendrait l'oreille aux délires d'une larve ? Et Jacob abandonna l'encadrement de la porte pour s'en retourner aux soucis de la véritable vie.
Quand il fit nuit, que les étoiles se mirent à briller au-dessus des hommes et que le silence feutré de l'obscurité s'étendit sur la terre qui les porte, Saül sortit de sa retraite. Une fois encore, il rouvrit les yeux sur la présence des choses, et une fois encore il se mit en devoir de porter à ses semblables le cri que lui soufflait son âme. “Serais-je le seul à entendre ta voix, seigneur ? murmurait-il, quelle langue me faut-il parler ? ”.
Quels sont les mots pour rendre l'inconsolable langueur qui rongeait et son c½ur et sa vie ? Sa route est une litanie de sentences éteintes, inaudibles et étrangères au monde, comme des lambeaux de splendeur secs accrochés aux branches. Il se traîne, le prophète, écumant les fourrés pour y chercher les baies de la parole vive. Il arrache à ses membres l'énergie dont ils ne disposent plus et semble un spectre qui ne se meut plus que par la force souterraine, surnaturelle qui tient encore les choses entre elles. À quoi ressemble sa vie ? À quoi sert encore qu'elle le soutienne ?
À quoi bon puisqu'ils ne partiront pas.
Saül, les yeux clos, ne voit que désolation. Les courtes ruelles à présent envahies du sommeil, les toits plats, fumant de la chaleur du jour et ployant déjà sous la rosée, les niches octogonales et les chiens abrutis de vaines alertes, roupillant à moitié. Tant de présence à disparaître, tant de néant à venir.
Saül est sorti de sa cahute
Prends garde, Saül, car te voilà redevenu homme, les bras ballants et la démarche lourde, te revoilà le fils d'Ehzra et de Simon, le frère de personne, l'ami des occasions. Te voilà revenu au village de tes ancêtres, celui, bouillonnant de bruit, tremblant au passage des carrioles, s'agitant au passage festif des marchands ambulants. Te voilà revenu à l'ombre des figuiers, cracheur joyeux de noyaux des dattes mûres, lascivement étendu et souriant aux femmes. Prends garde que la démence ne revienne, que ne te reprenne la joie vide de l'instant, celle des promesses intenues, celle qui pousse au-devant d'elle le cortège qui ne la suit pas.
Combien en ce moment, abandonné au dédale éteint des rues, peut chavirer la barque fragile de son esprit ! De droite et de gauche, il est vertigineux de la voir tanguer, rouler de tous côtés, s'écraser pour repartir plus vite encore vers l'autre rive. Qui ? Qui dans ce village aurait pu croire que pourrait revenir à telles enjambées la leste insouciance de ce prêcheur illuminé, ce faiseur absurde de sermons ? Qui, pour songer, un instant seulement, que puisse ressurgir en lui la banalité exécrée des hommes, la nostalgie envieuse du quotidien, l'exaltation pesante de la soumission aux règles et de leur fallacieuse transgression ? Et pourtant le voilà bien, hagard, posant ses yeux sur chaque chose pour la boire du regard, s'emplir les tripes du suc frelaté du désir de posséder. Cette pierre, ronde, polie, jaune et irisée, cette simple part de monde, posée là, qui le nargue d'une docile résistance ; ce caillou qui retient pour lui les frasques de sa complétude, les périls de son existence, les détails de son voyage, ce petit bout de pierre qui lui échappera toujours et gardera à part soi l'éternité de son être, cette inaccessible étrangeté, voilà ce qu'il veut prendre tout à coup. Le voilà, le saboteur des âmes, en proie à l'aveuglante fascination de posséder. Infect goût de la tentation, affreusement mielleux et succulent. Approcher cinq tremblantes phalanges et s'emparer à pleines mains de l'objet tout à coup désiré, confondre à sa rotondité le derme chaud qui se dérobe mais touche.
Satisfaction.
Tendre la faim réveillée des sens vers une substantielle nourriture, s'en gaver, l'engloutir dans ce qu'elle se refuse à moi, et lui prêter, un instant seulement, le mensonge du partage. Sentir fuir la forme entre ses doigts, fondre la duveteuse absence d'espace et jubiler, doucement, du toucher. Se faire maître, une fois encore, de l'illusion d'avoir. Croire, le temps d'une crispation, posséder la chose, lui subtiliser sa matière, croiser son existence. Il suffisait d'y tendre, sentir s'épanouir la puissance pénétrante du corps se mêler à l'autre chose.
Etait-ce là pécher Saül ? Saurais-je jamais quelle loi est venue engourdir tes membres et commander l'inanité du geste ? Quels mots gouvernent ta raison qu'elle ne puisse s'y soustraire sans faillir ? Saül, terrassé, purgé du désir, offert au néant du faire qui lui donnait le monde reculait sans bouger. Plutôt, le monde, un instant sorti de sa gangue, y retournait avec un empressement désespéré, blessé au front d'un refus sans appel.
Insolence.
Mais quoi, ne pouvaient-ils comprendre ? N'avaient-ils pour maître que la tyrannie joyeuse d'un désir intarissable, impossible à satisfaire, vain, vide, qui ne prendra jamais fin. Et toi, belle assoupie, le corps répandu dans l'espace, reposant en confiance dans le retour probable de ton souffle, toi, Marie, ma douce, que je voulais sauver plus que les autres, Marie décimée de ma céleste indifférence, ne pouvais-tu comprendre...
III
Le prophète est seul. Perché sur sa propre misère, celle qu'il lit au front de tous et qui pèse sur lui d'un poids qui leur est étranger. Ainsi Saül sent l'air qu'il lui faut respirer se charger d'une abjecte teneur. Le voilà abattu d'une peine qu'il lui faut accepter. Que ne peut-il choisir ? Revenir aux tracas stériles et changeants du monde, se perdre en vaines considérations et se satisfaire d'avoir à vivre.
Mais eux, Saül, crois-tu qu'il leur fut donné de choisir ? Le tenace relent de ton asservissement t'aveugle-t-il tellement ?
Un jour de plus. Un autre soleil succède à celui, mort hier, qui couchait l'excitation quotidienne dans son tombeau. Voilà un jour fini qui déjà n'existe plus. Et personne ne se souciera jamais de lui rendre sa splendeur. Personne qui ne lui rende l'hommage ému que lui vaudraient même ses plus saillantes imperfections. Je te vois bien, Myrah, pleurer le père qu'il t'a pris. J'entends tes pleurs et ta rage fondre en eux. Car hier ton père s'en est allé. Hier la créance des ans a réclamé son dû et s'est payée d'os et de chairs.
Ton père s'est laissé détrousser. Toi seul Myrah feint d'ignorer pourquoi.
IV
Tout ce désir qui lui ronge le ventre. Ça n'a pas de nom. Ça n'est que de la voix. C'est qu'il voudrait crier Marie et s'emplir d'elle par son appel. Marie, Marie ! Le visage de la concupiscence. Les yeux remontant, à peine inclinés, vers le ciel. Que m'inspires-tu ? C'est ton corps que je voudrais engloutir, tisser ma toile autour de tes cuisses, en ceindre ta tête, y coincer ton ventre et tirer. T'amener doucement vers moi, saisir tes seins dans chaque main et boire, creuser cent fontaines en ton corps. Me repaître de toi comme le feront les loups.
Marie n'a pas d'âme. Marie est toute entière à moi.
Ah Saül ! Dieu t'entend-t-il ? Tais-toi quand il en est encore temps. Courbe-toi, écrase ta face sur le sol. N'as-tu pas honte de clamer à la face du seigneur l'amour que tu lui dérobes tel un bandit, un scélérat. Pour une femme ! Fuis l'ombre et la menace faite chair ! Le déhanchement houleux des femmes, ce sont les yeux ronds du diable, roulant comme des billes, faisant glisser ton pas.
Saül a chaud. Il s'est assis sur une pierre au milieu du chemin. Il regarde passer les créatures avec des yeux ronds, il suit leurs déhanchements avec la tête, il sent presque flotter son désir comme une étoffe qu'il déroule à leurs pieds. Qu'il leur tend les bras tremblants, brouillant sous leurs yeux une myriade de scintillements soyeux. Les unes après les autres, elles passent leur chemin. Parfois nombreuses, jamais seules, leurs beautés se déroulent et ravagent les yeux de Saül comme un fleuve en colère. Les femmes ont les bras tendus, presque sculptés, tournés comme des anses qui se referment au-dessus de la tête. On pourrait les attraper comme des jarres, il voudrait les poser auprès de soi et les remplir. De paroles accumulées, de caresses, de semence. Elles, elles cheminent, ondulant la mesure avec une insaisissable délicatesse. Chacune est un corps qui promet le délice, et Saül se sent faiblir. Il est là, échoué au milieu du chemin, posé sur une pierre, voyant les femmes passer. Il fait chaud. Le soleil lui tanne le visage si vite qu'il le sent durcir. Il a passé ses mains sur ses tempes et il s'assèche, et il glisse vers le désir. Tant de femmes, tant de désir. Et Marie, Marie la reine des femmes, le gemme de la race, Marie qui fait ombre à Dieu même...
Ah la douleur d'avoir pensé cela ! La crispation sourde qui grimpe comme un faisceau de poison. Ah, la douceur qu'elle fait naître ! Marie est fleuve de miel. Marie que Saül attend sur le chemin, les jambes nues, le corps abandonné à la cuisson du soleil, la bouche sèche. Marie la sulfureuse, Marie la calamité. Bientôt viendra son pas, elle marchera, les bras comme des anses, prête à se laisser saisir, emplir comme une coupe à ras bord. Elle ondulera comme un poisson, et autour d'elle le monde se mettra à tourner. Chaque balancement emportera avec lui la moitié du paysage... Lève-toi Saül ! Retire-toi, pars pendant qu'il en est encore temps.
V
Je suis donc seul à entendre ta voix, mon maître ? Mon adoré, ma femme, mon amour... Au monde devenu sourd je hurle tes louanges, et aucun d'eux ne prête l'oreille. Ils ont clos les portes, bouché jusqu'à la moindre faille où puisse filtrer ta lumière. Et ta gloire n'en résonne que plus fort à mes oreilles. Mais elle m'abasourdit, Seigneur. Mes tympans n'en peuvent plus de siffler. Ils gonflent et battent si fort que mon corps entier semble battre à sa mesure. S'enfler du grésillement de tes paroles. Éclater, tremblant plus fort que le tonnerre. N'arrêteras-tu donc jamais ce fracas, ce continuel tintamarre ? Insisteras-tu jusqu'à ce que je n'en puisse plus, vraiment, et que je ne sois plus qu'un fou, courant de droite et de gauche en m'arrachant les oreilles de rage, criant à la foule que le Seigneur est cruel, qu'il me martèle le crâne, le rouant de coups, y roulant ton verbe comme sur un tambour, et hurlant si fort que je ne saisis plus les mots. Qu'il n'y a que du bruit, Seigneur. Est-ce d'un prophète fou que tu veux ? Ne vois-tu pas que mon corps n'en peut plus ? Qu'il ne tient que par le souffle que tu maintiens avec si peu de force. Tu exiges tant d'une vie qui n'en peut plus de vivre. Bientôt, je m'écroulerai aux genoux des hommes. Je saisirai le pan de leurs robes et je les prierai de me sauver de toi. J'irai voir les prêtres et dans le tourbillon de leurs barbes, je cracherai sur ton nom. Je lustrerai de ma salive leurs crânes rasés, et j'y inscrirai tous les blasphèmes qui viendront couvrir le vacarme de ta parole. Ah, ne m'abandonne pas, mon maître ! Ne me laisse pas couvrir de haine la frayeur que m'inspire ta gloire. Ne me laisse pas tomber aux mains des charognards de la vertu. Porte-moi au creux de toi, recueille- moi dans tes mains et guéris-moi. Ne m'en veut pas de ma faiblesse, moi à qui tu montres le ciel et dont les pieds pèsent au sol. Ne m'abandonne pas. Pas encore.
VI
Entends-tu ? Voilà que monte le murmure souple et chaloupé des prières. Ensemble, mille voix s'arrachent du sol pareilles à l'eau remontant vers le ciel. Elles empliront cent fois l'espace sans que jamais il ne sature, laissant traîner entre elles un imperceptible vide, susurré lui aussi, vibrant et terrible. Est-ce à toi qu'elles parlent ces voix ? Tu ne le sauras jamais. Mais c'est autour de toi qu'elles tournent, c'est ton c½ur qu'elles emportent toujours prêtes à te le rendre mais l'empoignant trop fort encore. Laisse-le leur, peu importe qu'il tire. Peu importe le cri muet de ta poitrine puisque plus rien d'autre n'y rentrerait à présent. Y a-t-il ailleurs plus envoûtante plainte ? Il n'y a pas d'ailleurs, ni d'autrement. Rien que l'absolue présence planante, reptilienne, s'insinuant en volutes jusqu'à toi, puis au-delà.
Entends-tu ? Ce n'est pas à toi que s'adresse la parole épanchée. Ces mots ne sont pas de ta langue. Le son même n'en saura jamais sortir de ta bouche. L'inatteignable proximité à la fois te promet et s'enfuit. Où donc l'as-tu déjà entendu ce chant qu'il te paraisse si familier ? Qui donc a su bercer tes peines avec tant d'évanescente ferveur ?
Rappelez-vous le joueur de flûte menant les rats hors de la ville. Rappelez vous quelle fascination conduisait la vermine, comment les notes enchaînées ordonnaient leurs pas jusqu'à la mort enchantée. Comment, emplis d'allégresse, ils couraient au rythme tout puissant comme s'il leur délivrait la vie même. Rappelez vous la fièvre d'une musique que Pan lui-même soufflait comme l'ivresse, et comment, une fois encore, le c½ur bondît à l'appel, entraînant tout à sa suite. Si les arbres eussent pu, croirez-vous qu'ils ne se seraient pas arrachés d'eux-mêmes à la terre nourricière, alors que, déjà, ils tendaient éperdument leurs branches pour que s'y pose le dernier souffle des notes. Croirez-vous, vous rappelant l'ensorcelante mélodie, que l'on pût échapper à l'empire qui vous possède à tel point ? Ne seriez-vous pas, pareils aux rats médusés, sur le chemin qui se trace derrière le joueur de flûte, séduits vous-mêmes, et sourds aux cris alarmants de la foule ? Il n'y a rien désormais qui puisse vous faire renoncer, aucun bras qui n'empêche votre marche. Vous voilà cheminant sans écart, vos yeux roulant de délice, la bouche salivant aux sursauts tant attendus de l'impalpable musique. Pris d'une incontrôlable jubilation, portés par ces ailes qui vous poussent dans les rêves, avides de vertige et désirant plus que tout tomber, comprendrez-vous alors la cohorte ravie du sortilège, se précipitant dans le trouble ?
VII
Zimta. Satisfaction. Le cri tremblant de ta victoire, vieille bique, emplit les plaines et lèche les orteils argileux de ma montagne. Ecarte-toi de mon chemin, fais place à ma folie. Tu m'as promis le soleil et je ne vois que le ciel se vriller d'une soudaine torture, se ramasser en une plainte monstrueuse, gémir comme un chat de sabbat, à la lune, à la lune et sur moi.
Zimta. Satisfaction. Que me veux-tu à la fin ? Il ne t'a pas suffi de remâcher mes os. Ce n'était pas assez de me confondre devant mes semblables, mes frères. Il a fallu que tu m'en rendes à jamais esclave. Chien galeux, tu pues la terre et la bête mouillée, et ton odeur s'exhale de ma peau comme s'il s'agissait de la tienne. Mes yeux sont pris au voile de ton vice, mes sens se hâtent à la poursuite de ta perversité. Sous mes ongles brille la crasse de tes malédictions, le butin raclé au sous-sol des mondes, et dans ma gorge éclate le rire déchiré, tentaculaire de tes exploits. Ta bile m'empoisonne, ton sang brûle chacune de mes veines et sous ma peau s'en dessinent les contours bleuis, gonflés d'acide et de fiel. Tu hantes chacun de mes pas et ta trace s'y love comme s'ils étaient à toi. Pitié ! Pitié pour moi ! Je n'ai plus rien à vendre, plus une once de ce corps qui m'appartienne, plus un souffle qui ne s'infecte de ton haleine. Mais mon âme où est-elle ? Je te l'achète au centuple ! Je te payerai de regrets, d'indifférence s'il te plaît... Je te rendrai chaque flamme, je taillerai mille croix. Je t'en conjure...
Car c'est cela ta miséricorde ! C'est cela ? Eh bien maudite soit-elle ! Maudit soit celui qui me charge du fardeau de tes péchés, maudit sois-tu, toi, et ta vie éternelle. Maudit moi-même ! Maudits ces jours égrenés en chapelles, priant de ville en ville, de hameau en ruelles, maudites ces paroles de miel et ces sourires saints, maudits les sermons inspirés d'une invisible absence, maudit sois-tu. À présent, que s'y dresse ma haine, mon ironie sans compassion. À présent, que l'autel ruisselant de parfums bénis se couvre d'ivraie, que le pain plat se gonfle de vanités, que le vin tourne au soleil, voile mon idole sacrifiée qu'elle ne voit pas tomber le glaive, et coupons lui la tête.
Zimta. Satisfaction. Mon c½ur a bien fini de battre. Et le battement qui résonne creux comme la coupe vidée, qu'il soit celui qui compte la mesure de ma démesure.
Ah, la voilà la belle façon de briser ton c½ur ! Mais c'est ma vengeance, chien ! Ce sont les fruits que donne ton grain, le blé dont chaque coque renferme la pourriture et la misère. Moisson frelatée, vendanges creuses. Je t'aurais tout donné, seigneur, quoique tout t'appartienne. J'aurais ôté deux fois mon manteau pour le jeter sous tes pieds. J'aurais deux fois tondu ma tête et tressé mes cheveux pour y suspendre ma foi et encenser mille vergers d'infidèles. Je me serais prosterné jusqu'à me confondre avec le sol et que ces manants qui feignent de t'honorer me martèlent le dos, me cassent les reins au rythme de leurs processions de foire, juste pour que ton image frôle ma misérable peau. Je t'aurais versé à boire un amour toujours égal, que chaque instant faisait vibrer plus encore. Tout mon amour, seigneur. Et s'il m'en restait encore, qu'avais-tu donc à faire qu'il aille, d'une si infime variation, dans une si insignifiante nuance, se reposer sur le sein d'une femme ? Ne t'ai-- je pas servi ? N'ai-je pas traversé, de soif et de ferveur, les cent déserts qui mènent vers toi ? Meurtri mon corps qu'il ne soit plus qu'une plaie où viennent se nourrir les mouches comme au plus vil des cadavres. Et je respirais encore. Je murmurais ton nom entre mes lèvres brûlantes. Je libérais mon souffle pour ta béatitude et supportais de ne pas mourir pour servir ta gloire.
M'as-tu une seule fois relevé ainsi que l'aurait fait le plus méchant des hommes ? Invité à ta table pour y partager le pain que m'offraient les prostitués, y boire le vin qui coule pour tous chez les ivrognes ? M'as-tu, une fois seulement, tendu ton bras pour que je m'y repose ?
Saül a marché jusqu'à ce que ses ongles se retirent à l'intérieur de la chair. Ses pieds ne sont plus que douleur. Ils ont la couleur de l'eau croupissante, et l'odeur même qui émane de lui fait fuir les charognards. Il est meurtri parmi les misérables, misérable parmi les vils. Sa terre est loin, et son souvenir, ramené dans un ultime espoir de réconfort, se brouille sans parvenir à retenir l'image d'une grappe de raisin, ni même un nom de fleur. Que te reste-t-il ? Et ne te l'avaient-ils pas dit ? Ne t'avaient-ils pas répété l'inanité de ta foi, l'aveuglement de ta détermination ?
VIII
Depuis des semaines, les champs ne donnaient plus rien. La plaie des grillons s'était répandue avec une violence qui n'épargnait rien : ni le mil, ni le blé, ni même la plus frêle racine recluse entre deux pierres. La nuit, on entendait leur avancée aussi bruissante qu'un crépitement de parchemin dans le feu. L'horizon des plaines se dessinait au gré de leurs envols et de leurs atterrissages infinis sur toute tige, tout bâton, derrière chaque caillou. L'eau tirée du puits prenait les reflets de leurs carapaces grises et brunes, la lune avait leur teinte et leur semblait alliée. Où que l'on marcha sur les chemins, leurs corps écrasés crissaient sous les sandales. Les grillons étaient le cauchemar des longues heures du jour, les formes hideuses surgissant dans les rêves. Une gigantesque armée que la terre semblait cracher avec une inépuisable profusion. D'où venaient-ils, ces millions d'insectes affamés que l'épuisement des récoltes ne faisait pas même fuir ? Que voulaient-ils ? A qui en voulaient-ils ?
Jacob avait fait sonner le rassemblement de son conseil par trois fois depuis la première nuit de désastre. Et chacun, assis autour d'une grande table dressée de blanc, chaque fois pour l'occasion, tour à tour, avait fini par concéder que rien de tout cela n'était humain. Que la nature ne pouvait avec autant d'acharnement se rassasier de rien, emplir jusqu'à l'air devenu irrespirable de noirceur, sans un but.
« Nous ne croyons pas au péché » avait dit Jacob. Et tous avaient opiné en silence sur la blancheur de la nappe.
« Nous ne croyons pas au destin » avait encore dit Jacob. « Cela ne peut être contre nous que la nature en a. Si les grillons s'acharnent jusqu'à ronger nos maisons, jusqu'à polluer notre eau, c'est qu'elles cherchent à se venger, non pas de nous, car nous ne pouvons tous être l'ennemi du sort, mais de l'un d'entre nous ». Et tous avaient opiné en silence dans la blancheur de la pièce. « Chacun de nous doit éprouver son innocence » conclut Jacob. C'est pourquoi, il fut décidé qu'au prochain matin, chaque habitant serait confronté au désastre, pour que les insectes eux-mêmes décident de celui qu'ils souhaitaient voir disparaître.
IX
Le matin suivant, Ata, vieille et fourbue, parce que le conseil en avait décidé ainsi, fut la première et la seule à sortir de sa maison.
Dans la moiteur blême du matin, simplement vêtue d'un linge blanc qui enserre ses reins, débarrassée de ses lourds colliers de bois, la bouche pâteuse, les yeux gluants de sa vieillesse consommée, Ata, s'appuie sur un long bout d'olivier sinueux, avance en traînant ses pieds secs dans la poussière sèche. Elle mesure ses pas, cherchant à éviter les amas d'insectes terrassés par la nuit et la faim qui s'étaient disputés une racine vide poussée par le vent dans les rues du village. Elle marche pour dépasser les maisons. Puis elle fait mine de s'arrêter, lève la tête vers le ciel, y cherche un premier signe de son propre désastre. Les hordes de grillons se meuvent en nuages disparates, formant et reformant de nouveaux bataillons affamés. Ata songe avec envie à une jeunesse qui lui eut permis de se mettre à courir par-delà l'horizon. Elle a beau avoir l'âge de dix des vieilles femmes qui se traînent par-delà l'horizon, la perspective d'être la proie des grillons bourdonne à ses oreilles et elle songe « pas encore, non, je ne le veux pas ».
Sur une pierre grosse comme une meule, Ata appuie sa canne d'olivier, sinueuse, et dépliant ses membres malhabilement, elle s'appuie elle-même sur la pierre. Aucun des rayons du soleil ne perce d'entre les nuages battant mille ailes. Elle s'appuie et attend.
Les insectes se dispersaient sur la terre sèche, crépitant autour d'elle, frôlant ses bras maigres, flasques. Ils s'empêtraient parfois dans ses cheveux, lui sautaient au visage, allongeant leurs pattes fines sur un coin de son nez, suçant sans rien en retirer sa chair molle, flasque, avant de rebondir vers un autre sarment décharné. Aucun insecte ne voulut d'Ata. Et lorsque, les insectes lui préférant les pierres du chemin, des brins d'herbe invisibles, elle fut certaine de ne pas être la cause du désastre, Ata reprit son bâton, et retourna vers le village.
X
Ah Saül... Chair pieuse frappée dans sa chair pieuse. Esprit offert à Dieu, enfermé dans son esprit. Saül, que la nuit avait hanté par des images de Marie rougissant sous les assauts des insectes, hurlant, se débattant de son corps souple et beau.
Saül s'était tenu sans dormir, en proie à des visions plus désespérantes que la mort.
Aussi, lorsqu'Ata revint vers le village, traînant son corps flasque, sec, maigre, vieux, exsangue, son pas de vieille rythmé par les coups sourds du bâton d'olivier dans la poussière, Saül sortir à son tour de sa maison, les reins ceints d'une tunique blanche. Les sages, rassemblés autour de Jacob, et qui l'observaient de loin, le virent apparaître à travers les tiges sèches des maisons. Jacob, la mine empourprée, vacillant sous la fureur, se leva d'un bond du tabouret sur lequel il était assis. Il se précipita sur le pas de sa porte, écarta brusquement les pans de bois et, s'adressant à Saül, il dit « Où vas-tu Saül ? ».
« Je vais m'offrir à Dieu pour la rédemption de tous et pour le prix de la vie éternelle ». « Non ! Je te l'interdis ! » rugit Jacob, mais sans franchir le seuil de la porte, car ce n'étaient pas les règles. « Tu es l'insecte qui bafoue les lois approuvées par chacun de nous, qui sommes nos ancêtres. Nous avons décidé que chacun irait selon son âge, Saül, et c'est ainsi qu'il doit en être. Tu n'es pas le plus vieux d'entre nous ».
« Jacob... murmura presque Saül. Jacob, qui t'a rendu aveugle ? Qui t'a pris la raison, les sens, qui a dissimulé la justice et la clairvoyance qui reposaient en toi ? Ne vois-tu pas, ne sens-tu pas, ne sais-tu pas, alors que ton c½ur te le dit en faiblissant, que le péril n'est pas de continuer à vivre ? Ne veux-tu faire cesser cette souffrance et payer le prix que Dieu a donné à la vie ? Vois, Jacob, je suis venu pour l'exemple, et je serai l'exemple ». Et disant cela, Saül prit le chemin que venait de quitter Ata, implorant Dieu d'éclairer ses semblables qui avaient sacrifié la vie pour la vie.
XI
Lorsque Saül eut atteint la pierre en forme de meule, il se laissa tomber à terre. Sa tunique blanche enveloppant son corps, un nuage de poussière s'élevant pour virevolter, puis se déposer avec légèreté sur le sol. Il avait les yeux clos. Et son visage, puis son torse à moitié nu, puis son corps tout entier se couvrirent d'hélitres, de torses craquants d'insectes, de pattes qui lui démangeaient la peau. Les criquets se rassemblèrent en une nuée. Ses narines en étaient emplies, ils s'infiltraient sous l'étoffe, se frayaient un chemin dans son dos, entre ses orteils. Ils se posaient sur lui comme sur la dernière branche du monde. Saül suffoquait. Il tendit la main pour se rattraper à la pierre, se redresser, mais le poids qui était devenu le sien l'en empêcha. Les criquets masquèrent chaque partie de lui, l'avalèrent sous une masse bleue et grise. Saül chercha son dernier souffle et crut enfin mourir.
XII
Le bruit d'un bol de bois, de l'eau qui s'y niche, tombant comme le ferait une noix vide sur la surface. Des doigts, une main passée sous sa tête, d'abord incroyablement souple, puis se raidissant, les doigts se soudant dans le même creux que pour accueillir la forme ronde du crâne, la main soutenant sa tête, l'élevant simplement, glissant un paquet de tissus sur le plat rigide qu'il y avait auparavant, puis reposant la tête, se défaisant de la raideur du geste. Il est trop tôt pour ouvrir les yeux, Saül sait à qui sont ces mains, il en reconnaît la tessiture laiteuse, douce, il en reconnaît l'odeur. Il ne veut pas ouvrir les yeux. C'est si bon. Et aussi parce qu'il a mal.
Les hommes sont venus le prendre, étendu, sans vie, lorsque les criquets se sont retirés à la nuit.
Ils ont recouvert son visage de la tunique blanche, ils l'ont soulevé, et l'ont emporté avec eux. Il respirait encore. Ils l'ont déposé sur une couche de bois, et Marie a lavé son corps, ôté les scories desséchées de sa peau, frotté, enduit d'huile, essuyé son visage. C'est encore elle qui se tient à ses côtés lorsque Jacob rentre dans la pièce, et que son pas écrase le silence avec un chuintement de cuir.
Me regarderas-tu, Jacob ? Et que diras-tu ?
Voilà ce que dit Jacob, sans s'approcher de lui, le regard cherchant avec gêne un coin de poussière, un épi, un filet d'eau épanché dans la pièce : « Tu ne peux plus être parmi nous. Demain est le premier jour de ton exil. Pars, Saül, pour l'amour de nous ».
XIII
Ils ont donné un âne à Saül. Puis ils l'ont chassé. Le soleil chauffait dans son dos, et aucun ½il ne le regardait partir. La vie, la vie sans fin, l'éternelle jouissance des jours le repoussait plus loin qu'aucun de ses frères n'avait posé le pied. « Pour qu'ils vivent », se répétait Saül. Et il talonnait son âne.
Une soif âpre étranglait sa gorge. « Quand saurais-je que je suis assez loin Seigneur ? Quelle limite as-tu donné à leur terre, à quoi saurais-je que je m'en suis éloigné assez ? ». Mais rien ni personne ne répondait à Saül.
Il empruntait tant de chemins qu'il craignait de n'être qu'un fou tournant toujours sur la même route. Cherchant à reconnaître un arbre qui lui servirait de repère, il finissait par les reconnaître tous. Suivant un cours d'eau, il en perdait la trace, menant son âne sur des arêtes impraticables, rebroussant chemin, redescendant les mêmes talus de terre fades, les escaladant à la recherche de ses propres pas, fouillant les cavités pour y retrouver les feux de la veille. Il criait le nom du Seigneur et n'entendait aucun écho, il suivait les étoiles et s'égarait sous les canopées, se fiait aux inclinaisons des plantes, aux conduits où glissait le vent, s'assurait que sa cheville ne viendrait se prendre dans aucun des pièges qu'il avait placés les jours précédents.
Un soir qu'il marchait, attendant que le sommeil l'accable, son pied vînt se prendre dans un lasso de corde rance caché sous les feuilles. La ficelle glissa autour de sa chair avec un bruit de branche fine fendant l'air. La force du piège l'attira sur plusieurs mètres et le laissa, échevelé, hagard, suspendu aux premiers mètres d'un arbre. Derrière-lui, Féroce – c'est ainsi qu'il avait appelé l'âne sans nom que ses frères lui avaient laissé – hennit de surprise et de peur, avant de se mettre à à tourner maladroitement entre les arbres.
La corde sciait le mollet de Saül. Le sang lui montait à la tête, ses yeux roulaient comme une pomme de pin dans le torrent. Il lui fallut se contorsionner avec tant de force qu'il sentit ses muscles claquer derrière ses genoux. La corde céda, relâchant sa cheville et abandonnant Saül à son propre poids. Reprenant son souffle, les veines de son crâne enflèrent, percutant l'os autant de fois que le sang refluait par à-coups vers le c½ur. S'étendant par terre, il resta ainsi, immobile et rompu.
Le museau frais et humide de Féroce frottant son visage lui fit reprendre ses esprits. Saül se tourna sur le tapis de feuilles, cherchant la corde. « Seigneur ! Oh merci Seigneur ! » s'exclama-t-il lorsque, l'ayant trouvée, tournée et retournée entre ses doigts, il se fut convaincu que le piège qui lui avait meurtri le mollet n'était pas le sien.
XIV
Saül passa trois nuits et trois jours à guetter le retour de celui qui avait posé le piège. S'éloignant à peine pour chercher à boire dans les cavités glauques des arbres, attendant qu'un insecte ou un lapin vînt se perdre sous ses doigts. Il priait. Au bout du troisième jour, un homme vint.
Saül l'attendait tellement que d'abord, il n'entendît pas le frottement régulier et précautionneux des feuilles. Puis, lorsqu'il fut certain de l'entendre, il soupçonna la précaution d'une biche, la régularité d'une louve. Mais c'est une ombre pourpre qui se glissa entre les branches.
Saül ne parvint pas à réprimer un cri. Un autre, plus grave, plus rauque, mais étouffé, résonna, car l'homme aussi avait été surpris. Saül se trouva projeté sur le sol, sa blessure redevint, l'espace d'un instant, pleinement douloureuse. Ils roulèrent. Le manteau pourpre de l'homme se mêlait à la blancheur depuis longtemps terne et salie de la tunique de Saül. Puis tout à coup le tournoiement de leurs corps cessa. L'homme avait saisi Saül aux épaules. Leurs corps avaient cessé de tourner, leur laissant le temps de se voir. L'homme trouva les yeux de Saül. « Qui es-tu ? » lui demanda-t-il. « Saül », répondit Saül.
XV
Ils prirent la route ensemble. Ils marchèrent plusieurs heures et l'homme soutenait Saül parce qu'il ne voulait pas aller sur son âne tant que l'homme marchait à pied. L'homme avait pour nom Diothème et ne cessait de poser des questions à Saül. Il voulait savoir d'où Saül venait, et pourquoi ; et où il se rendait, pourquoi il n'avait pour lui qu'un âne et une tunique blanche alors que lui, Diothème allait à pied et frissonnait dans son manteau. De qui il tenait la couleur surprenante de ses yeux. Il voulait tenir la cheville de Saül entre ses mains, voir si la corde l'avait abîmée, combien de temps il était resté suspendu à la première branche de l'arbre, si les loups l'avaient attaqué, et tant de choses auxquelles Saül ne savait pas répondre. Aussi ne répondait-il pas. Il se tenait appuyé sur l'épaule de l'homme et songeait à Marie.


