Saül

Saül

I

Saül est un homme bon. Sa compassion est sans mesure. Tout ce qui souffre, chaque âme perdue, chaque faiblesse des hommes, il les porte amoureusement en son c½ur.
Saül obéit au seigneur. Rien, rien n'entame sa foi. Sa foi est son passe muraille. Dieu l'a fait naître, croître, Dieu l'a fait exister. Chaque matin est un don. Il doit s'en rendre digne. Il en rend grâce.

Ici-bas, entre chaque pousse d'herbe, entre les pavés cassés des chemins, résonne le rire étranglé du démon. Il rôde, s'immisce, il a l'apparence de nos passions, il est veule et menteur. A ceux que gouverne la peur, il indique le chemin pour qu'ils s'égarent. Ceux-là se sont perdus qui ont troqué leur foi contre la promesse de la vie éternelle. Chaque jour que Dieu fait, ces hommes sont comme l'écho du diable porté vers le monde.

Aussi allongé dans la poussière, sacrifiant son corps et renonçant douloureusement à ses désirs de chair, Saül recommande à son Dieu l'âme des volontés trompées, des erratiques, des désespérés.
Saül prie. Saül exhorte ses semblables. Saül voudrait que sa bouche déchire les racines vénéneuses de la parole, que sa bouche adoucisse la saveur amère de la perversion, que sa bouche retienne l'élan sidéral qui condamne l'humanité au vice. Que tout le mal soit broyé au pilon de son front. Saül rêve, au fond de sa cahute froide, que le seigneur fasse de son corps le temple supplicié de la résurrection, l'outil du salut des hommes. Saül est triste et féroce à la fois. Enchaîné à l'âpreté de sa tâche, il prêche à travers son village, cité dont les portes toujours closes sont l'enceinte d'un enfer.

Saül est le père parti et revenu, l'amant des c½urs blessés, le pâtre rassemblant ses bêtes, l'homme qui sourit sous le fouet, Saül est le fils et l'aïeul, la pudeur et la compassion, le renoncement et la persévérance. Qui méprise Saül encourt la colère du Dieu qu'il honore. Saül est un prophète. Un homme sage. Saül est un homme devenu fou. Saül est méprisé de tous.

II

-“ Allons, Saül, comment sais-tu qu'il faut partir ?
Jacob se tenait sur le pas de la porte. Son bras semblait s'enraciner dans l'encadrement et supporter à lui seul le poids de l'édifice. Malgré la douceur dans sa question chargée d'ironie, sa voix avait porté. À présent, il esquissait un discret sourire et regardait Saül comme un enfant dont la faute est découverte. Il s'efforçait à la compassion. Et de cela, il tirait de la fierté.
Saül, misérable, était agenouillé, sa tunique relevée, afin que son corps seul se souille à la poussière. Ses tempes, amaigries par les jeûnes successifs, gondolaient au flux et reflux interminables du sang. Tout juste, dans le silence, percevait-on le frêle ronflement respiratoire qui perçait le torse saint, un ronflement comme une pluie.
La flamme d'une bougie léchait les murs de terre. Rien ne semblait peser au-dessus de leurs têtes. Ô, combien douce, à cet instant, s'égrenait la succession des souffles ! Comment chaque infime seconde venait s'enchaîner à sa semblable et s'écouler dans un temps qui se refusait à rester ! Et quelle étrange nostalgie baignait l'espace... Jacob sentit peu à peu sa douceur feinte s'engourdir dans un calme sans faille, marée montante qui le possédait sans lutte et l'aurait terrassé s'il n'était un homme.

Il n'y eut plus d'ironie. Le rictus cynique s'affaissa. Et l'humilité emplit Jacob. Une humilité sans borne, mais qui n'était pas la sienne.
Que pouvait ce petit homme, créature inachevée de l'humanité, naïf et illuminé, que pouvait un saint face au destin d'un peuple qui n'avait pas à craindre la mort ? Qu'aurait-il pu prier d'autre que la grâce de Dieu ? En quoi pouvait-il croire si ce n'est en ces châtiments destinés à tous ? Que pouvait valoir sa vie s'il ne se croyait pas capable de sauver ses semblables, ceux-là même qui s'étaient déjà sauvés ? Misérable prophète. Misérable souffrance. Qui pouvait croire que le Seigneur des mondes tendrait l'oreille aux délires d'une larve ? Et Jacob abandonna l'encadrement de la porte pour s'en retourner aux soucis de la véritable vie.

Quand il fit nuit, que les étoiles se mirent à briller au-dessus des hommes et que le silence feutré de l'obscurité s'étendit sur la terre qui les porte, Saül sortit de sa retraite. Une fois encore, il rouvrit les yeux sur la présence des choses, et une fois encore il se mit en devoir de porter à ses semblables le cri que lui soufflait son âme. “Serais-je le seul à entendre ta voix, seigneur ? murmurait-il, quelle langue me faut-il parler ? ”.

Quels sont les mots pour rendre l'inconsolable langueur qui rongeait et son c½ur et sa vie ? Sa route est une litanie de sentences éteintes, inaudibles et étrangères au monde, comme des lambeaux de splendeur secs accrochés aux branches. Il se traîne, le prophète, écumant les fourrés pour y chercher les baies de la parole vive. Il arrache à ses membres l'énergie dont ils ne disposent plus et semble un spectre qui ne se meut plus que par la force souterraine, surnaturelle qui tient encore les choses entre elles. À quoi ressemble sa vie ? À quoi sert encore qu'elle le soutienne ?
À quoi bon puisqu'ils ne partiront pas.
Saül, les yeux clos, ne voit que désolation. Les courtes ruelles à présent envahies du sommeil, les toits plats, fumant de la chaleur du jour et ployant déjà sous la rosée, les niches octogonales et les chiens abrutis de vaines alertes, roupillant à moitié. Tant de présence à disparaître, tant de néant à venir.
Saül est sorti de sa cahute

Prends garde, Saül, car te voilà redevenu homme, les bras ballants et la démarche lourde, te revoilà le fils d'Ehzra et de Simon, le frère de personne, l'ami des occasions. Te voilà revenu au village de tes ancêtres, celui, bouillonnant de bruit, tremblant au passage des carrioles, s'agitant au passage festif des marchands ambulants. Te voilà revenu à l'ombre des figuiers, cracheur joyeux de noyaux des dattes mûres, lascivement étendu et souriant aux femmes. Prends garde que la démence ne revienne, que ne te reprenne la joie vide de l'instant, celle des promesses intenues, celle qui pousse au-devant d'elle le cortège qui ne la suit pas.
Combien en ce moment, abandonné au dédale éteint des rues, peut chavirer la barque fragile de son esprit ! De droite et de gauche, il est vertigineux de la voir tanguer, rouler de tous côtés, s'écraser pour repartir plus vite encore vers l'autre rive. Qui ? Qui dans ce village aurait pu croire que pourrait revenir à telles enjambées la leste insouciance de ce prêcheur illuminé, ce faiseur absurde de sermons ? Qui, pour songer, un instant seulement, que puisse ressurgir en lui la banalité exécrée des hommes, la nostalgie envieuse du quotidien, l'exaltation pesante de la soumission aux règles et de leur fallacieuse transgression ? Et pourtant le voilà bien, hagard, posant ses yeux sur chaque chose pour la boire du regard, s'emplir les tripes du suc frelaté du désir de posséder. Cette pierre, ronde, polie, jaune et irisée, cette simple part de monde, posée là, qui le nargue d'une docile résistance ; ce caillou qui retient pour lui les frasques de sa complétude, les périls de son existence, les détails de son voyage, ce petit bout de pierre qui lui échappera toujours et gardera à part soi l'éternité de son être, cette inaccessible étrangeté, voilà ce qu'il veut prendre tout à coup. Le voilà, le saboteur des âmes, en proie à l'aveuglante fascination de posséder. Infect goût de la tentation, affreusement mielleux et succulent. Approcher cinq tremblantes phalanges et s'emparer à pleines mains de l'objet tout à coup désiré, confondre à sa rotondité le derme chaud qui se dérobe mais touche.
Satisfaction.
Tendre la faim réveillée des sens vers une substantielle nourriture, s'en gaver, l'engloutir dans ce qu'elle se refuse à moi, et lui prêter, un instant seulement, le mensonge du partage. Sentir fuir la forme entre ses doigts, fondre la duveteuse absence d'espace et jubiler, doucement, du toucher. Se faire maître, une fois encore, de l'illusion d'avoir. Croire, le temps d'une crispation, posséder la chose, lui subtiliser sa matière, croiser son existence. Il suffisait d'y tendre, sentir s'épanouir la puissance pénétrante du corps se mêler à l'autre chose.
Etait-ce là pécher Saül ? Saurais-je jamais quelle loi est venue engourdir tes membres et commander l'inanité du geste ? Quels mots gouvernent ta raison qu'elle ne puisse s'y soustraire sans faillir ? Saül, terrassé, purgé du désir, offert au néant du faire qui lui donnait le monde reculait sans bouger. Plutôt, le monde, un instant sorti de sa gangue, y retournait avec un empressement désespéré, blessé au front d'un refus sans appel.
Insolence.
Mais quoi, ne pouvaient-ils comprendre ? N'avaient-ils pour maître que la tyrannie joyeuse d'un désir intarissable, impossible à satisfaire, vain, vide, qui ne prendra jamais fin. Et toi, belle assoupie, le corps répandu dans l'espace, reposant en confiance dans le retour probable de ton souffle, toi, Marie, ma douce, que je voulais sauver plus que les autres, Marie décimée de ma céleste indifférence, ne pouvais-tu comprendre...

III

Le prophète est seul. Perché sur sa propre misère, celle qu'il lit au front de tous et qui pèse sur lui d'un poids qui leur est étranger. Ainsi Saül sent l'air qu'il lui faut respirer se charger d'une abjecte teneur. Le voilà abattu d'une peine qu'il lui faut accepter. Que ne peut-il choisir ? Revenir aux tracas stériles et changeants du monde, se perdre en vaines considérations et se satisfaire d'avoir à vivre.
Mais eux, Saül, crois-tu qu'il leur fut donné de choisir ? Le tenace relent de ton asservissement t'aveugle-t-il tellement ?
Un jour de plus. Un autre soleil succède à celui, mort hier, qui couchait l'excitation quotidienne dans son tombeau. Voilà un jour fini qui déjà n'existe plus. Et personne ne se souciera jamais de lui rendre sa splendeur. Personne qui ne lui rende l'hommage ému que lui vaudraient même ses plus saillantes imperfections. Je te vois bien, Myrah, pleurer le père qu'il t'a pris. J'entends tes pleurs et ta rage fondre en eux. Car hier ton père s'en est allé. Hier la créance des ans a réclamé son dû et s'est payée d'os et de chairs.
Ton père s'est laissé détrousser. Toi seul Myrah feint d'ignorer pourquoi.

IV

Tout ce désir qui lui ronge le ventre. Ça n'a pas de nom. Ça n'est que de la voix. C'est qu'il voudrait crier Marie et s'emplir d'elle par son appel. Marie, Marie ! Le visage de la concupiscence. Les yeux remontant, à peine inclinés, vers le ciel. Que m'inspires-tu ? C'est ton corps que je voudrais engloutir, tisser ma toile autour de tes cuisses, en ceindre ta tête, y coincer ton ventre et tirer. T'amener doucement vers moi, saisir tes seins dans chaque main et boire, creuser cent fontaines en ton corps. Me repaître de toi comme le feront les loups.

Marie n'a pas d'âme. Marie est toute entière à moi.
Ah Saül ! Dieu t'entend-t-il ? Tais-toi quand il en est encore temps. Courbe-toi, écrase ta face sur le sol. N'as-tu pas honte de clamer à la face du seigneur l'amour que tu lui dérobes tel un bandit, un scélérat. Pour une femme ! Fuis l'ombre et la menace faite chair ! Le déhanchement houleux des femmes, ce sont les yeux ronds du diable, roulant comme des billes, faisant glisser ton pas.

Saül a chaud. Il s'est assis sur une pierre au milieu du chemin. Il regarde passer les créatures avec des yeux ronds, il suit leurs déhanchements avec la tête, il sent presque flotter son désir comme une étoffe qu'il déroule à leurs pieds. Qu'il leur tend les bras tremblants, brouillant sous leurs yeux une myriade de scintillements soyeux. Les unes après les autres, elles passent leur chemin. Parfois nombreuses, jamais seules, leurs beautés se déroulent et ravagent les yeux de Saül comme un fleuve en colère. Les femmes ont les bras tendus, presque sculptés, tournés comme des anses qui se referment au-dessus de la tête. On pourrait les attraper comme des jarres, il voudrait les poser auprès de soi et les remplir. De paroles accumulées, de caresses, de semence. Elles, elles cheminent, ondulant la mesure avec une insaisissable délicatesse. Chacune est un corps qui promet le délice, et Saül se sent faiblir. Il est là, échoué au milieu du chemin, posé sur une pierre, voyant les femmes passer. Il fait chaud. Le soleil lui tanne le visage si vite qu'il le sent durcir. Il a passé ses mains sur ses tempes et il s'assèche, et il glisse vers le désir. Tant de femmes, tant de désir. Et Marie, Marie la reine des femmes, le gemme de la race, Marie qui fait ombre à Dieu même...
Ah la douleur d'avoir pensé cela ! La crispation sourde qui grimpe comme un faisceau de poison. Ah, la douceur qu'elle fait naître ! Marie est fleuve de miel. Marie que Saül attend sur le chemin, les jambes nues, le corps abandonné à la cuisson du soleil, la bouche sèche. Marie la sulfureuse, Marie la calamité. Bientôt viendra son pas, elle marchera, les bras comme des anses, prête à se laisser saisir, emplir comme une coupe à ras bord. Elle ondulera comme un poisson, et autour d'elle le monde se mettra à tourner. Chaque balancement emportera avec lui la moitié du paysage... Lève-toi Saül ! Retire-toi, pars pendant qu'il en est encore temps.

V

Je suis donc seul à entendre ta voix, mon maître ? Mon adoré, ma femme, mon amour... Au monde devenu sourd je hurle tes louanges, et aucun d'eux ne prête l'oreille. Ils ont clos les portes, bouché jusqu'à la moindre faille où puisse filtrer ta lumière. Et ta gloire n'en résonne que plus fort à mes oreilles. Mais elle m'abasourdit, Seigneur. Mes tympans n'en peuvent plus de siffler. Ils gonflent et battent si fort que mon corps entier semble battre à sa mesure. S'enfler du grésillement de tes paroles. Éclater, tremblant plus fort que le tonnerre. N'arrêteras-tu donc jamais ce fracas, ce continuel tintamarre ? Insisteras-tu jusqu'à ce que je n'en puisse plus, vraiment, et que je ne sois plus qu'un fou, courant de droite et de gauche en m'arrachant les oreilles de rage, criant à la foule que le Seigneur est cruel, qu'il me martèle le crâne, le rouant de coups, y roulant ton verbe comme sur un tambour, et hurlant si fort que je ne saisis plus les mots. Qu'il n'y a que du bruit, Seigneur. Est-ce d'un prophète fou que tu veux ? Ne vois-tu pas que mon corps n'en peut plus ? Qu'il ne tient que par le souffle que tu maintiens avec si peu de force. Tu exiges tant d'une vie qui n'en peut plus de vivre. Bientôt, je m'écroulerai aux genoux des hommes. Je saisirai le pan de leurs robes et je les prierai de me sauver de toi. J'irai voir les prêtres et dans le tourbillon de leurs barbes, je cracherai sur ton nom. Je lustrerai de ma salive leurs crânes rasés, et j'y inscrirai tous les blasphèmes qui viendront couvrir le vacarme de ta parole. Ah, ne m'abandonne pas, mon maître ! Ne me laisse pas couvrir de haine la frayeur que m'inspire ta gloire. Ne me laisse pas tomber aux mains des charognards de la vertu. Porte-moi au creux de toi, recueille- moi dans tes mains et guéris-moi. Ne m'en veut pas de ma faiblesse, moi à qui tu montres le ciel et dont les pieds pèsent au sol. Ne m'abandonne pas. Pas encore.


VI

Entends-tu ? Voilà que monte le murmure souple et chaloupé des prières. Ensemble, mille voix s'arrachent du sol pareilles à l'eau remontant vers le ciel. Elles empliront cent fois l'espace sans que jamais il ne sature, laissant traîner entre elles un imperceptible vide, susurré lui aussi, vibrant et terrible. Est-ce à toi qu'elles parlent ces voix ? Tu ne le sauras jamais. Mais c'est autour de toi qu'elles tournent, c'est ton c½ur qu'elles emportent toujours prêtes à te le rendre mais l'empoignant trop fort encore. Laisse-le leur, peu importe qu'il tire. Peu importe le cri muet de ta poitrine puisque plus rien d'autre n'y rentrerait à présent. Y a-t-il ailleurs plus envoûtante plainte ? Il n'y a pas d'ailleurs, ni d'autrement. Rien que l'absolue présence planante, reptilienne, s'insinuant en volutes jusqu'à toi, puis au-delà.
Entends-tu ? Ce n'est pas à toi que s'adresse la parole épanchée. Ces mots ne sont pas de ta langue. Le son même n'en saura jamais sortir de ta bouche. L'inatteignable proximité à la fois te promet et s'enfuit. Où donc l'as-tu déjà entendu ce chant qu'il te paraisse si familier ? Qui donc a su bercer tes peines avec tant d'évanescente ferveur ?

Rappelez-vous le joueur de flûte menant les rats hors de la ville. Rappelez vous quelle fascination conduisait la vermine, comment les notes enchaînées ordonnaient leurs pas jusqu'à la mort enchantée. Comment, emplis d'allégresse, ils couraient au rythme tout puissant comme s'il leur délivrait la vie même. Rappelez vous la fièvre d'une musique que Pan lui-même soufflait comme l'ivresse, et comment, une fois encore, le c½ur bondît à l'appel, entraînant tout à sa suite. Si les arbres eussent pu, croirez-vous qu'ils ne se seraient pas arrachés d'eux-mêmes à la terre nourricière, alors que, déjà, ils tendaient éperdument leurs branches pour que s'y pose le dernier souffle des notes. Croirez-vous, vous rappelant l'ensorcelante mélodie, que l'on pût échapper à l'empire qui vous possède à tel point ? Ne seriez-vous pas, pareils aux rats médusés, sur le chemin qui se trace derrière le joueur de flûte, séduits vous-mêmes, et sourds aux cris alarmants de la foule ? Il n'y a rien désormais qui puisse vous faire renoncer, aucun bras qui n'empêche votre marche. Vous voilà cheminant sans écart, vos yeux roulant de délice, la bouche salivant aux sursauts tant attendus de l'impalpable musique. Pris d'une incontrôlable jubilation, portés par ces ailes qui vous poussent dans les rêves, avides de vertige et désirant plus que tout tomber, comprendrez-vous alors la cohorte ravie du sortilège, se précipitant dans le trouble ?


VII

Zimta. Satisfaction. Le cri tremblant de ta victoire, vieille bique, emplit les plaines et lèche les orteils argileux de ma montagne. Ecarte-toi de mon chemin, fais place à ma folie. Tu m'as promis le soleil et je ne vois que le ciel se vriller d'une soudaine torture, se ramasser en une plainte monstrueuse, gémir comme un chat de sabbat, à la lune, à la lune et sur moi.
Zimta. Satisfaction. Que me veux-tu à la fin ? Il ne t'a pas suffi de remâcher mes os. Ce n'était pas assez de me confondre devant mes semblables, mes frères. Il a fallu que tu m'en rendes à jamais esclave. Chien galeux, tu pues la terre et la bête mouillée, et ton odeur s'exhale de ma peau comme s'il s'agissait de la tienne. Mes yeux sont pris au voile de ton vice, mes sens se hâtent à la poursuite de ta perversité. Sous mes ongles brille la crasse de tes malédictions, le butin raclé au sous-sol des mondes, et dans ma gorge éclate le rire déchiré, tentaculaire de tes exploits. Ta bile m'empoisonne, ton sang brûle chacune de mes veines et sous ma peau s'en dessinent les contours bleuis, gonflés d'acide et de fiel. Tu hantes chacun de mes pas et ta trace s'y love comme s'ils étaient à toi. Pitié ! Pitié pour moi ! Je n'ai plus rien à vendre, plus une once de ce corps qui m'appartienne, plus un souffle qui ne s'infecte de ton haleine. Mais mon âme où est-elle ? Je te l'achète au centuple ! Je te payerai de regrets, d'indifférence s'il te plaît... Je te rendrai chaque flamme, je taillerai mille croix. Je t'en conjure...
Car c'est cela ta miséricorde ! C'est cela ? Eh bien maudite soit-elle ! Maudit soit celui qui me charge du fardeau de tes péchés, maudit sois-tu, toi, et ta vie éternelle. Maudit moi-même ! Maudits ces jours égrenés en chapelles, priant de ville en ville, de hameau en ruelles, maudites ces paroles de miel et ces sourires saints, maudits les sermons inspirés d'une invisible absence, maudit sois-tu. À présent, que s'y dresse ma haine, mon ironie sans compassion. À présent, que l'autel ruisselant de parfums bénis se couvre d'ivraie, que le pain plat se gonfle de vanités, que le vin tourne au soleil, voile mon idole sacrifiée qu'elle ne voit pas tomber le glaive, et coupons lui la tête.
Zimta. Satisfaction. Mon c½ur a bien fini de battre. Et le battement qui résonne creux comme la coupe vidée, qu'il soit celui qui compte la mesure de ma démesure.

Ah, la voilà la belle façon de briser ton c½ur ! Mais c'est ma vengeance, chien ! Ce sont les fruits que donne ton grain, le blé dont chaque coque renferme la pourriture et la misère. Moisson frelatée, vendanges creuses. Je t'aurais tout donné, seigneur, quoique tout t'appartienne. J'aurais ôté deux fois mon manteau pour le jeter sous tes pieds. J'aurais deux fois tondu ma tête et tressé mes cheveux pour y suspendre ma foi et encenser mille vergers d'infidèles. Je me serais prosterné jusqu'à me confondre avec le sol et que ces manants qui feignent de t'honorer me martèlent le dos, me cassent les reins au rythme de leurs processions de foire, juste pour que ton image frôle ma misérable peau. Je t'aurais versé à boire un amour toujours égal, que chaque instant faisait vibrer plus encore. Tout mon amour, seigneur. Et s'il m'en restait encore, qu'avais-tu donc à faire qu'il aille, d'une si infime variation, dans une si insignifiante nuance, se reposer sur le sein d'une femme ? Ne t'ai-- je pas servi ? N'ai-je pas traversé, de soif et de ferveur, les cent déserts qui mènent vers toi ? Meurtri mon corps qu'il ne soit plus qu'une plaie où viennent se nourrir les mouches comme au plus vil des cadavres. Et je respirais encore. Je murmurais ton nom entre mes lèvres brûlantes. Je libérais mon souffle pour ta béatitude et supportais de ne pas mourir pour servir ta gloire.
M'as-tu une seule fois relevé ainsi que l'aurait fait le plus méchant des hommes ? Invité à ta table pour y partager le pain que m'offraient les prostitués, y boire le vin qui coule pour tous chez les ivrognes ? M'as-tu, une fois seulement, tendu ton bras pour que je m'y repose ?

Saül a marché jusqu'à ce que ses ongles se retirent à l'intérieur de la chair. Ses pieds ne sont plus que douleur. Ils ont la couleur de l'eau croupissante, et l'odeur même qui émane de lui fait fuir les charognards. Il est meurtri parmi les misérables, misérable parmi les vils. Sa terre est loin, et son souvenir, ramené dans un ultime espoir de réconfort, se brouille sans parvenir à retenir l'image d'une grappe de raisin, ni même un nom de fleur. Que te reste-t-il ? Et ne te l'avaient-ils pas dit ? Ne t'avaient-ils pas répété l'inanité de ta foi, l'aveuglement de ta détermination ?

VIII

Depuis des semaines, les champs ne donnaient plus rien. La plaie des grillons s'était répandue avec une violence qui n'épargnait rien : ni le mil, ni le blé, ni même la plus frêle racine recluse entre deux pierres. La nuit, on entendait leur avancée aussi bruissante qu'un crépitement de parchemin dans le feu. L'horizon des plaines se dessinait au gré de leurs envols et de leurs atterrissages infinis sur toute tige, tout bâton, derrière chaque caillou. L'eau tirée du puits prenait les reflets de leurs carapaces grises et brunes, la lune avait leur teinte et leur semblait alliée. Où que l'on marcha sur les chemins, leurs corps écrasés crissaient sous les sandales. Les grillons étaient le cauchemar des longues heures du jour, les formes hideuses surgissant dans les rêves. Une gigantesque armée que la terre semblait cracher avec une inépuisable profusion. D'où venaient-ils, ces millions d'insectes affamés que l'épuisement des récoltes ne faisait pas même fuir ? Que voulaient-ils ? A qui en voulaient-ils ?
Jacob avait fait sonner le rassemblement de son conseil par trois fois depuis la première nuit de désastre. Et chacun, assis autour d'une grande table dressée de blanc, chaque fois pour l'occasion, tour à tour, avait fini par concéder que rien de tout cela n'était humain. Que la nature ne pouvait avec autant d'acharnement se rassasier de rien, emplir jusqu'à l'air devenu irrespirable de noirceur, sans un but.
« Nous ne croyons pas au péché » avait dit Jacob. Et tous avaient opiné en silence sur la blancheur de la nappe.
« Nous ne croyons pas au destin » avait encore dit Jacob. « Cela ne peut être contre nous que la nature en a. Si les grillons s'acharnent jusqu'à ronger nos maisons, jusqu'à polluer notre eau, c'est qu'elles cherchent à se venger, non pas de nous, car nous ne pouvons tous être l'ennemi du sort, mais de l'un d'entre nous ». Et tous avaient opiné en silence dans la blancheur de la pièce. « Chacun de nous doit éprouver son innocence » conclut Jacob. C'est pourquoi, il fut décidé qu'au prochain matin, chaque habitant serait confronté au désastre, pour que les insectes eux-mêmes décident de celui qu'ils souhaitaient voir disparaître.

IX

Le matin suivant, Ata, vieille et fourbue, parce que le conseil en avait décidé ainsi, fut la première et la seule à sortir de sa maison.
Dans la moiteur blême du matin, simplement vêtue d'un linge blanc qui enserre ses reins, débarrassée de ses lourds colliers de bois, la bouche pâteuse, les yeux gluants de sa vieillesse consommée, Ata, s'appuie sur un long bout d'olivier sinueux, avance en traînant ses pieds secs dans la poussière sèche. Elle mesure ses pas, cherchant à éviter les amas d'insectes terrassés par la nuit et la faim qui s'étaient disputés une racine vide poussée par le vent dans les rues du village. Elle marche pour dépasser les maisons. Puis elle fait mine de s'arrêter, lève la tête vers le ciel, y cherche un premier signe de son propre désastre. Les hordes de grillons se meuvent en nuages disparates, formant et reformant de nouveaux bataillons affamés. Ata songe avec envie à une jeunesse qui lui eut permis de se mettre à courir par-delà l'horizon. Elle a beau avoir l'âge de dix des vieilles femmes qui se traînent par-delà l'horizon, la perspective d'être la proie des grillons bourdonne à ses oreilles et elle songe « pas encore, non, je ne le veux pas ».
Sur une pierre grosse comme une meule, Ata appuie sa canne d'olivier, sinueuse, et dépliant ses membres malhabilement, elle s'appuie elle-même sur la pierre. Aucun des rayons du soleil ne perce d'entre les nuages battant mille ailes. Elle s'appuie et attend.

Les insectes se dispersaient sur la terre sèche, crépitant autour d'elle, frôlant ses bras maigres, flasques. Ils s'empêtraient parfois dans ses cheveux, lui sautaient au visage, allongeant leurs pattes fines sur un coin de son nez, suçant sans rien en retirer sa chair molle, flasque, avant de rebondir vers un autre sarment décharné. Aucun insecte ne voulut d'Ata. Et lorsque, les insectes lui préférant les pierres du chemin, des brins d'herbe invisibles, elle fut certaine de ne pas être la cause du désastre, Ata reprit son bâton, et retourna vers le village.

X

Ah Saül... Chair pieuse frappée dans sa chair pieuse. Esprit offert à Dieu, enfermé dans son esprit. Saül, que la nuit avait hanté par des images de Marie rougissant sous les assauts des insectes, hurlant, se débattant de son corps souple et beau.
Saül s'était tenu sans dormir, en proie à des visions plus désespérantes que la mort.
Aussi, lorsqu'Ata revint vers le village, traînant son corps flasque, sec, maigre, vieux, exsangue, son pas de vieille rythmé par les coups sourds du bâton d'olivier dans la poussière, Saül sortir à son tour de sa maison, les reins ceints d'une tunique blanche. Les sages, rassemblés autour de Jacob, et qui l'observaient de loin, le virent apparaître à travers les tiges sèches des maisons. Jacob, la mine empourprée, vacillant sous la fureur, se leva d'un bond du tabouret sur lequel il était assis. Il se précipita sur le pas de sa porte, écarta brusquement les pans de bois et, s'adressant à Saül, il dit « Où vas-tu Saül ? ».
« Je vais m'offrir à Dieu pour la rédemption de tous et pour le prix de la vie éternelle ». « Non ! Je te l'interdis ! » rugit Jacob, mais sans franchir le seuil de la porte, car ce n'étaient pas les règles. « Tu es l'insecte qui bafoue les lois approuvées par chacun de nous, qui sommes nos ancêtres. Nous avons décidé que chacun irait selon son âge, Saül, et c'est ainsi qu'il doit en être. Tu n'es pas le plus vieux d'entre nous ».

« Jacob... murmura presque Saül. Jacob, qui t'a rendu aveugle ? Qui t'a pris la raison, les sens, qui a dissimulé la justice et la clairvoyance qui reposaient en toi ? Ne vois-tu pas, ne sens-tu pas, ne sais-tu pas, alors que ton c½ur te le dit en faiblissant, que le péril n'est pas de continuer à vivre ? Ne veux-tu faire cesser cette souffrance et payer le prix que Dieu a donné à la vie ? Vois, Jacob, je suis venu pour l'exemple, et je serai l'exemple ». Et disant cela, Saül prit le chemin que venait de quitter Ata, implorant Dieu d'éclairer ses semblables qui avaient sacrifié la vie pour la vie.


XI

Lorsque Saül eut atteint la pierre en forme de meule, il se laissa tomber à terre. Sa tunique blanche enveloppant son corps, un nuage de poussière s'élevant pour virevolter, puis se déposer avec légèreté sur le sol. Il avait les yeux clos. Et son visage, puis son torse à moitié nu, puis son corps tout entier se couvrirent d'hélitres, de torses craquants d'insectes, de pattes qui lui démangeaient la peau. Les criquets se rassemblèrent en une nuée. Ses narines en étaient emplies, ils s'infiltraient sous l'étoffe, se frayaient un chemin dans son dos, entre ses orteils. Ils se posaient sur lui comme sur la dernière branche du monde. Saül suffoquait. Il tendit la main pour se rattraper à la pierre, se redresser, mais le poids qui était devenu le sien l'en empêcha. Les criquets masquèrent chaque partie de lui, l'avalèrent sous une masse bleue et grise. Saül chercha son dernier souffle et crut enfin mourir.

XII

Le bruit d'un bol de bois, de l'eau qui s'y niche, tombant comme le ferait une noix vide sur la surface. Des doigts, une main passée sous sa tête, d'abord incroyablement souple, puis se raidissant, les doigts se soudant dans le même creux que pour accueillir la forme ronde du crâne, la main soutenant sa tête, l'élevant simplement, glissant un paquet de tissus sur le plat rigide qu'il y avait auparavant, puis reposant la tête, se défaisant de la raideur du geste. Il est trop tôt pour ouvrir les yeux, Saül sait à qui sont ces mains, il en reconnaît la tessiture laiteuse, douce, il en reconnaît l'odeur. Il ne veut pas ouvrir les yeux. C'est si bon. Et aussi parce qu'il a mal.
Les hommes sont venus le prendre, étendu, sans vie, lorsque les criquets se sont retirés à la nuit.
Ils ont recouvert son visage de la tunique blanche, ils l'ont soulevé, et l'ont emporté avec eux. Il respirait encore. Ils l'ont déposé sur une couche de bois, et Marie a lavé son corps, ôté les scories desséchées de sa peau, frotté, enduit d'huile, essuyé son visage. C'est encore elle qui se tient à ses côtés lorsque Jacob rentre dans la pièce, et que son pas écrase le silence avec un chuintement de cuir.
Me regarderas-tu, Jacob ? Et que diras-tu ?
Voilà ce que dit Jacob, sans s'approcher de lui, le regard cherchant avec gêne un coin de poussière, un épi, un filet d'eau épanché dans la pièce : « Tu ne peux plus être parmi nous. Demain est le premier jour de ton exil. Pars, Saül, pour l'amour de nous ».

XIII

Ils ont donné un âne à Saül. Puis ils l'ont chassé. Le soleil chauffait dans son dos, et aucun ½il ne le regardait partir. La vie, la vie sans fin, l'éternelle jouissance des jours le repoussait plus loin qu'aucun de ses frères n'avait posé le pied. « Pour qu'ils vivent », se répétait Saül. Et il talonnait son âne.
Une soif âpre étranglait sa gorge. « Quand saurais-je que je suis assez loin Seigneur ? Quelle limite as-tu donné à leur terre, à quoi saurais-je que je m'en suis éloigné assez ? ». Mais rien ni personne ne répondait à Saül.
Il empruntait tant de chemins qu'il craignait de n'être qu'un fou tournant toujours sur la même route. Cherchant à reconnaître un arbre qui lui servirait de repère, il finissait par les reconnaître tous. Suivant un cours d'eau, il en perdait la trace, menant son âne sur des arêtes impraticables, rebroussant chemin, redescendant les mêmes talus de terre fades, les escaladant à la recherche de ses propres pas, fouillant les cavités pour y retrouver les feux de la veille. Il criait le nom du Seigneur et n'entendait aucun écho, il suivait les étoiles et s'égarait sous les canopées, se fiait aux inclinaisons des plantes, aux conduits où glissait le vent, s'assurait que sa cheville ne viendrait se prendre dans aucun des pièges qu'il avait placés les jours précédents.

Un soir qu'il marchait, attendant que le sommeil l'accable, son pied vînt se prendre dans un lasso de corde rance caché sous les feuilles. La ficelle glissa autour de sa chair avec un bruit de branche fine fendant l'air. La force du piège l'attira sur plusieurs mètres et le laissa, échevelé, hagard, suspendu aux premiers mètres d'un arbre. Derrière-lui, Féroce – c'est ainsi qu'il avait appelé l'âne sans nom que ses frères lui avaient laissé – hennit de surprise et de peur, avant de se mettre à à tourner maladroitement entre les arbres.
La corde sciait le mollet de Saül. Le sang lui montait à la tête, ses yeux roulaient comme une pomme de pin dans le torrent. Il lui fallut se contorsionner avec tant de force qu'il sentit ses muscles claquer derrière ses genoux. La corde céda, relâchant sa cheville et abandonnant Saül à son propre poids. Reprenant son souffle, les veines de son crâne enflèrent, percutant l'os autant de fois que le sang refluait par à-coups vers le c½ur. S'étendant par terre, il resta ainsi, immobile et rompu.
Le museau frais et humide de Féroce frottant son visage lui fit reprendre ses esprits. Saül se tourna sur le tapis de feuilles, cherchant la corde. « Seigneur ! Oh merci Seigneur ! » s'exclama-t-il lorsque, l'ayant trouvée, tournée et retournée entre ses doigts, il se fut convaincu que le piège qui lui avait meurtri le mollet n'était pas le sien.

XIV

Saül passa trois nuits et trois jours à guetter le retour de celui qui avait posé le piège. S'éloignant à peine pour chercher à boire dans les cavités glauques des arbres, attendant qu'un insecte ou un lapin vînt se perdre sous ses doigts. Il priait. Au bout du troisième jour, un homme vint.
Saül l'attendait tellement que d'abord, il n'entendît pas le frottement régulier et précautionneux des feuilles. Puis, lorsqu'il fut certain de l'entendre, il soupçonna la précaution d'une biche, la régularité d'une louve. Mais c'est une ombre pourpre qui se glissa entre les branches.
Saül ne parvint pas à réprimer un cri. Un autre, plus grave, plus rauque, mais étouffé, résonna, car l'homme aussi avait été surpris. Saül se trouva projeté sur le sol, sa blessure redevint, l'espace d'un instant, pleinement douloureuse. Ils roulèrent. Le manteau pourpre de l'homme se mêlait à la blancheur depuis longtemps terne et salie de la tunique de Saül. Puis tout à coup le tournoiement de leurs corps cessa. L'homme avait saisi Saül aux épaules. Leurs corps avaient cessé de tourner, leur laissant le temps de se voir. L'homme trouva les yeux de Saül. « Qui es-tu ? » lui demanda-t-il. « Saül », répondit Saül.

XV

Ils prirent la route ensemble. Ils marchèrent plusieurs heures et l'homme soutenait Saül parce qu'il ne voulait pas aller sur son âne tant que l'homme marchait à pied. L'homme avait pour nom Diothème et ne cessait de poser des questions à Saül. Il voulait savoir d'où Saül venait, et pourquoi ; et où il se rendait, pourquoi il n'avait pour lui qu'un âne et une tunique blanche alors que lui, Diothème allait à pied et frissonnait dans son manteau. De qui il tenait la couleur surprenante de ses yeux. Il voulait tenir la cheville de Saül entre ses mains, voir si la corde l'avait abîmée, combien de temps il était resté suspendu à la première branche de l'arbre, si les loups l'avaient attaqué, et tant de choses auxquelles Saül ne savait pas répondre. Aussi ne répondait-il pas. Il se tenait appuyé sur l'épaule de l'homme et songeait à Marie.











# Posté le jeudi 27 décembre 2007 08:19

talent

talent
« Ivres de rêve et d'intuition, ils marchent presque inconscients sur les eaux de l'abîme, ils ont traversé l'étrange foudre de l'idéal qui les a pénétrés à jamais...Un pâle suaire de lumière recouvre leur visage ».

Enrique Vila-Matas.
Bartleby & Compagnie.






Mon beau, mon triste, mon misérable talent, Madeleine. Un poison jeté dans le cours de mon existence, une douloureuse illusion, toute l'amertume résumée dans un seul geste inachevé. Qu'ai-je peint ? Des ébauches et des dessins, quelques croquis qui ne sont rien de plus que quelques ombres. Et sans comprendre dans quel désarroi je me trouve, vous m'invectivez, Ma tendre amie, vous me parlez de courage et de ténacité, laissant entendre ça et là quelques paroles sur mon talent, encore, comme si ce n'était qu'un condiment qu'il s'agissait de mélanger à mon existence pour lui donner le goût.
Mon talent n'est qu'un leurre, Madeleine, une affreuse plaisanterie des dieux, un vilain démon qui me souffle à la fois tant de merveilles que je n'en sais entendre aucune. Tout à la fois se transforme en couleurs.

Parfois, me promenant, le long du canal, ou bien remontant les boulevards nonchalants, je me sentais incapable de penser. J'avais l'esprit encore tenu par les limbes de la boisson, je me levais - ou alors je rentrais à peine - la ville baignait dans ses lueurs, j'avais au bras une femme, un homme peut-être, et le démon me prenait. Les courbes des boulevards se mettaient à converser entre elles, mêlant leurs ombres et leurs teintes toutes ensemble. Et au vacarme se mêlaient les ondulations irisées de l'eau du canal, les paquets métalliques d'un ciel dégoulinant, la chair crème et à peine granuleuse d'une peau de femme, la nuance délicate d'un parfum, la violence des tons se superposaient avec une force telle que je me sentais assailli et vaincu. Sans même un infime effort de ma part, Madeleine, sans que jamais je soupçonne quel assaut je me préparais à subir, le démon prenait possession de mon esprit. En un instant, il avait possession de ma personne, oeuvrait à l'intérieur de moi. Mais à peine avais-je commencé à griffonner, à peine m'étais emparé d'un pinceau, à peine commençais-je à discerner dans la profusion de ses manifestations une forme à produire, qu'il m'abandonnait. Aussi subitement qu'il s'était mis à virevolter, qu'il était apparu, il avait disparu.

Savez-vous bien, Madeleine, ce que l'on doit à de telles hallucinations ? Un instant, la sinistre laideur d'une usine avait l'allure d'un hall de gare inauguré. Y fourmillaient une multitude de couleurs promptes à embarquer ma main dans un geste sublime. Un instant, l'objet immonde ou banal, la chair, l'éclairage, la forme se transfiguraient. J'étais un voyant. Je n'avais qu'à laisser poser mon regard sur la chose, et la lumière s'en emparait. Mais toutes les voix chantaient en même temps. A peine avais-je été frôlé par une ligne que s'en dessinait une autre. A peine un éclat s'était-il révélé qu'en apparaissait un autre. Il m'aurait fallu, pour être un artiste, ce presqu'aveuglement du simple mortel. Une seule et misérable révélation, partielle, terne, à peine perceptible, mais que j'aurais tenue toute entière dans mon esprit. Que j'aurais gardée en mon pouvoir. Un seul mot dans cette cacophonie, que j'aurais répété sans cesse en courant jusqu'à mon atelier, et qui aurait aidé ma peinture. Mille sens sont trop de sens, Madeleine. Je me sens écrasé, faible. Maltraité par un mauvais génie qui me jouerait une longue plaisanterie.
Tellement de visions ont pris possession de mon âme que ma main demeure inerte devant la toile. Je suis écrasé. Il est si difficile de savoir peindre et de ne pas savoir choisir son geste entre mille. Si difficile quand à chaque ligne dessinée se superpose en pensée une ligne irréelle mais meilleure. Si difficile de deviner combien d'½uvres se cachent dans un seul objet, si difficile de connaître mille possibles, tellement impossible de choisir.
Savez-vous ce que disait Victor Hugo des grands hommes ? : « Ils ont sur la pupille une vision terrible qui ne les quitte jamais ».
Mais ce n'est pas une seule, Madeleine, ce sont des milliers .


# Posté le jeudi 27 décembre 2007 07:31

L'homme qui voulait un fils ou la Chevauchée de Gaspard Joie

L'homme qui voulait un fils ou la Chevauchée de Gaspard Joie
I

Lorsque le réveil à fluoresence rouge marque sept heures exactement, comme chaque matin que Dieu fait, Gaspard Joie sort faiblement son bras maigrelet de sous les draps mauves, tâtonne pour atteindre le bouton qui commande le hurlement tectonique du réveil, et met fin à la plainte de l'appareil. Il peine à ouvrir les yeux. Le sommeil s'agrippe à lui comme un démon. Il veut dormir : il a le droit de dormir. Et son sentiment inaugural du matin est alors, chaque jour, celui-ci : Le sentiment d'une injustice.

Puis viennent encore huit minutes de silence. Huit minutes à dormir encore.


Encore.
Et le hurlement à nouveau. A nouveau l'appel du jour. A nouveau la dictature du réveil. Plus qu'une injustice, un crime contre l'humanité.

Gaspard Joie ouvre les yeux et pense : « ce soir, je me coucherai tôt ». Puis il se secoue mentalement, se dépouille des derniers charmes de la nuit, se soumet au diktat. Parce que force est d'admettre que lui résister aurait de trop lourdes conséquences sur sa vie. Il lui faut travailler, garder son emploi, gagner de l'argent, payer le loyer de l'appartement où repose son lit s'il veut dormir ce soir. Il faut y aller.

Prenant un élan déformé et mou, il pose ses deux pieds de conserve sur la moquette à bouclettes épaisses. Il est sept heures douze. Huit minutes de retard le précèdent déjà. Huit minutes qui viennent s'ajouter aux huit autres minutes qu'il laisse s'échapper de sa vie de chaque jour. Huit minutes,: le temps qu'il faut à Gaspard Joie pour se défaire de la ténèbre merveilleuse. Huit minutes pendant lesquelles, chaque matin, il se refuse à croire que son sommeil ne lui appartient pas.

Un instant, le sol est comme un pont de bateau. Il se dérobe sans bouger d'un pouce.
Sur la commode, une veilleuse éclaire la pénombre en lui donnant des airs d'aurore perpétuelle, et dessine des figures sur les murs. De longs rectangles apparaissent, reflétant l'intrusion lumineuse du monde extérieur dans la chambre : l'un est bleu, l'autre orange, le dernier gris. Ils sont immuables à cette heure, chaque jour identiques. Le jour seulement où quelque chose de vraiment important arrivera au monde extérieur, au paysage ferroviaire sur lequel plongent ses fenêtres, aux immeubles décatis qui meublent sa rue, ces longs rectangles blanchiront, se rétracteront ou disparaîtront. Pour l'heure, ils apparaissent identiques sur les murs, témoins que l'immeuble d'en face est toujours là, que la trouée que font les voies de chemin de fer dans le paysage ne s'est pas rebouchée par un soudain cataclysme, et que la lumière parcourt exactement la même route, contourne les mêmes obstacles, conservant minutieusement ses inépuisables et régulières huit minutes d'écart avec notre monde.

Les draps font une mer de plis. Gaspard Joie bâille sans retenue, jette un regard derrière lui, savoure encore un peu la confortable tiédeur dans laquelle il est lové, frissonne d'aise, et, sur le point de replonger dans la torpeur huit minutes encore, il s'ébroue pour se mettre tout à fait debout.

Commence alors un enchaînement de gestes répétés cinq jours sur huit, sorte de ballet qu'il conduit fidèlement depuis près de douze ans sans aucun brio, andante sostenuto. Gaspard Joie, le teint brouillé, l'haleine épaisse, avance d'un pas mal assuré jusqu'à sa fenêtre, tire les rideaux bruns, déroule aux trois quarts les stores de bois qui cliquètent comme un rideau de magasin chinois. Un peu de la lumière filtre du dehors, Gaspard Joie rejette le grand drap mauve sur les oreillers avec un de ces gestes définitifs d'extrême-onction et, faisant cela, lentement, ses pensées se mettent en route : les connexions complexes de son cerveau refont surface, passant du stade abruti du sommeil à celui, lourd et encombrant, du quotidien. Ainsi commence, aujourd'hui, bien qu'il ne la soupçonne même pas, la chevauchée de Gaspard Joie.

# Posté le vendredi 05 octobre 2007 13:32

Modifié le vendredi 05 octobre 2007 14:17

Entre deux eaux

Entre deux eaux

Entre deux eaux. Pauvre de moi sur quelle rive suis –je ?
Mon pas est insoutenable de légèreté.
Comme je vois dans la nuit chaude les gitanes aux bras de soleil, leurs bourrasques dansées, la précision sèche de leurs gestes, la grâce mouillée de leur indolence.
Comme chaque corde distordue a plus de résonance cette nuit...
Je suis saoul, chaque note monte en moi avec une violence extatique, et j'aime chacun de ces soubresauts, ce mouvement hocqueté de mes pieds, frappant le sol comme si devait s'en élever une poussière virile et sauvage.
Moi, l'enfant de la pluie,
des falaises calcaires et rêches,
des vagues violemment échouées, je suis l'amant de la poussière,
l'ami des roses incandescentes et des fontaines de Séville,
l'ombre se dressant sous les balcons de clair de lune,
je suis le cliché saturé des images cramoisies d'Andalousie,
je suis toutes les images fanées et éblouissantes de l'Espagne.
Mes doigts sont ceux d'une femme claquant deux demi-sphères de bois l'une contre l'autre, ceux d'un homme assis sur un épais tabouret, le dos courbe, la taille svelte, tenant entre ses jambes un tambour qui rend sous les caresses un bruit claquant, disant sans discontinuer vengeance.
Mes doigts sont des papillons tannés, fascinants d'allégresse, glissant à l'autre à chaque fois qu'ils heurtent la corde.
Je suis le corps immobile du torero,
le corps mourant du toro,
le sable englué de l'arène,
le ciel béant de lumière,
la foule prenant toute ensemble le même souffle,
cent, mille, cent mille yeux reflétant la même scène,
la peine articulée d'une femme aux pieds rêches,
les yeux noirs d'un amant abandonné,
les franges violacées et écarlates d'un châle tombant sur des épaules blondes enchaînées dans la courbe.
Je suis l'odeur de la sardine prise par le feu,
l'algue arrimée aux pierres du port,
je suis le sursaut goguenard d'une nuit étoilée,
le recoin d'une porte derrière qui la peau de dix hommes danse avec la peau de cinq femmes,
derrière laquelle un vieil homme vidé de son sang trinque à la santé de ses vieux os.
Je suis la poutre au-dessus d'eux d'où pendent les tripes d'une bête morte,
l'odeur traînante sous la gueule des chiens endormis,
je suis l'ondulation lascive d'une jeune fille laide mais désirable,
la chaleur vineuse d'une cantine déserte,
je suis le froid mordant la mer,
l'inépuisable horizon,
la poussière,
la poussière,
je suis sans fin la route qui traverse l'Espagne,
Espagne que je hais et tout à coup adore. Je suis seul dans toute l'Espagne, je suis seul entre deux rives, oscillant éperdument entre le rythme d'une percussion qui agonise et l'effronterie d'une guitare flamenca.
Ni ma mère ni mon père ne m'ont donné de lieu qui soit le mien. Aussi, nous deux, nous marchions le long des routes.
Le monde nous concédait une place pour dormir, sous un arbre, entre deux pierres, sur un banc, au pied d'un puits. Il n'était pas rare qu'en une même nuit l'on glisse de l'arbre au banc, somnolant quelques heures entre deux pierres. Tout était bon à prendre. Mais ce n'est pas ainsi que l'on gagne sa vie.

Je traînais un soir sur les chemins blancs du sud de l'Espagne. Je levai les yeux et la lune, rousse et ronde comme un écu de bronze, se tenait là.
J'allais à dos d'âne, lentement. Je cheminai, mon sac cognant mollement sur les flancs de l'animal. Il rendait un bruit sourd de gourde vide. Tournant, suivant les sinuosités aléatoires et inutiles du chemin là où pas un arbre ne survivait à l'été, je croisai la lune entre les branches mortes.
Oxydée, vénérable, je l'aimai comme une femme aperçue maintes fois dans une furtive lumière. Chevelure. Elle cheminait auprès de moi, plus réelle que le monde autour de moi. Plus proche.
Les plaines d'Andalousie, plates comme des raies, ont aussi des sommets et des creux, s'élevant sur des buttes plates de poussière, s'affaissant sur de plates esplanades de poussière, et où que chemine mon âne, la lune me suivait.
J'avais faim. N'ayant guère déjeuné la veille que d'une lampée de vin, de quelques tranches sèches de viande morte au soleil et de pruneaux au goût âpre. La lune me donnait faim, parce qu'elle ressemblait à cette galette craquante et chaude que les mains de ma mère sortaient du four.

J'allais le long du chemin, je cheminais.
J'aurais pu éviter ce sillon poussiéreux et n'aller que droit, comme si un seul fil me reliait à ma destination et tranchait le relief devenu une motte de beurre amollie. Mais aucun fil ne me reliait à rien, et je suivais, pareil à une simple barque dans les remous, le remous de la plaine.

Mon âne cheminait aussi, et à vrai dire lui seul nous conduisait. Peut-être par chance avait-il quelques amis dans un village voisin, et pourrions-nous passer la nuit ensemble, chaudement rassemblés, à braire quelques vieilles histoires sous un figuier. Aussi le laissais-je aller.

Nous cheminions, en compagnie de la lune, sur le sol aride, depuis des semaines peut-être, quand la plaine se mua sans prévenir en champ de blé. La raideur brune du chemin s'écrasa entre les vagues blondes. Nous pataugions dans les épis. Leurs têtes flavescentes léchaient mes genoux de vieillard avec la raideur de la sécheresse, mon âne peinait à avancer. Non que les barrières d'épis fussent difficiles à franchir, mais leur fouillis entravait la régulière cadence. Nous avancions néanmoins. Le froufrou des épis, ce glissement de taffetas frétillant accompagnait nos pas.

Mon âne avançait avec hésitation mais allégresse, parce que le contact du blé sous la lune le rendait heureux. Avec une majesté cavalière, il levait plus haut ses pattes grises, arrondissait son encolure au crin rêche qui devint, sous la lumière, un toupet flamboyant de casque militaire. Son élégance se projetait en ombre lunaire sur les tournoiements de blé et devint contagieuse.
Alors, je voulus moi aussi avoir mon ombre élégante. Je me grandis tant que je pus vers le ciel, relevai mes talons, m'accordai à la cadence, comme si je m'ajustai dans la plus belle selle taillée du plus beau cuir d'Afrique. Je rejetai ma tête en arrière, légèrement inclinée, bombai le torse.
Nous paradions. Nous avions de l'allure. L'air d'un équipage impérial revenant de conquêtes.
Un équipage victorieux mais qui, éreinté et sale, traîne toute sa gloire dans une allure de gueux.

Puis la lune eut un sursaut. Notre ombre vacilla, les blés s'éteignirent dans un reflet morne. La lueur d'une ville s'alluma dans la nuit rousse. Je tâtai ma poche. Le sou y était, rond, froid, énorme de son poids d'or. « Allons, Napoléon ! » hurlai-je à mon âne, et nous descendîmes la côte en brinquebalant vers la rumeur nocturne de la ville.


Napoléon dormait encore au petit matin, ses paupières brunes cillant légèrement avec la brise, ses pattes frémissant au passage du vent. Une odeur chaude tombait de son poitrail, formant une légère couverture au-dessus de moi, allongé dans la paille. J'avais faim. De longs rubans de saucisses parfumées et deux outres de vin de Sardaigne que j'avais rêvés m'avaient servi de dîner mais s'évaporaient maintenant dans la nuit passée. Et je restais avec l'absence de tout repas depuis deux jours. Mon ventre dansait. J'ouvris mon sac, y plongeait la main, il ne restait rien d'autre au fond de ma besace que deux grains de raisins secs et la poussière d'un pain que j'avais eu à manger. Je roulai sur le côté. Frissonnai dans l'air frais, me levai, débarrassai mon manteau de la paille, secouai ma grande carcasse alors que deux jeunes filles passaient sous l'aube en riant, leurs épaules hocquetant l'une contre l'autre. « Hé ! la ! » criai-je en balançant ma main à leur adresse. Leurs jeunes épaules se figèrent, puis, avec une effronterie glaciale, se déssoudèrent, virevoltèrent dans le chemin et s'éloignèrent dans un mouvement raide d'insolence. Petites vierges de village, songeai-je, pendant que ma main, retombant, venait palper ma panse vide.

Il était trop tôt pour profiter de quelques fruits gâchés sur un marché. D'une miche de pain glissée sous mon manteau, pendant qu'un compliment occupe la marchande. Aussi, j'escaladai sans enthousiasme les pierres effondrées de la grange où nous avions dormi, roulai maladroitement sur un talus et allai glaner ma pitance dans un jardin défendu qu'à cette heure, personne ne surveillait derrière deux volets bleus clos. J'emportai avec moi quelques pommes ridées et confites, que je trouvais en fouillant du pied.
J'emportai avec moi quelques pommes ridées et confites, et aussi l'odeur du talus remué. Une odeur de moisi, terreuse, épaisse, une odeur de jardin et de grenier, de feuilles mortes, de pattes de chien après la pluie, une odeur de bois pourri. Une odeur familière et inépuisable.

# Posté le lundi 27 août 2007 05:00

Médée

Sur toute colline élevée, sous tout arbre vert,
Tu t'es étendue comme une courtisane,
Et moi, je t'avais plantée comme une vigne excellente,
Tout entière d'une souche franche.
Comment t'es-tu changée pour moi en sarments bâtards d'une vigne étrangère ?



Médée marche. A ses côtés, marchent ses fils, leurs mains fermement enchâssées dans les siennes, jetant des regards éperdus, de droite et de gauche, aux femmes de Corinthe qui se retournent sur eux mais ne disent rien. La poussière du chemin voltige sous leurs pieds. Le soleil approche de son zénith ; bientôt il sera midi, l'heure sans ombre, bientôt la lumière inondera la ville et Médée, femme bafouée entre toutes les femmes, aura sa vengeance.

Trop tard, Jason, toi qui pleures ton épouse à peine mariée. Trop tard pour ton repentir. Que t'es-tu laissé séduire, glaise humaine, par le souffle maléfique d'une sorcière ? Et alors, que n'as-tu lié ton destin à celui de Médée ?

Jason, pauvre mortel, frappé d'ennui, lassé des choses simples et connues s'est agacé de l'exil. Pour ses enfants, il a voulu une terre, pour son repos une fille de roi, pour sa gloire un sceptre.

Pourquoi es-tu venu ? Aucune de tes paroles, Jason, ne ressuscitera les monstres éventrés par les mains de ta maîtresse, aucun geste ne rendra à la raison l'esprit égaré de Médée qui, entre toutes les vies, a choisi celle qui la garderait à tes côtés.
Tes noces heureuses sont pour elles amères et tristes.

Pendant six jours et six nuits, Médée s'est retranchée dans les pleurs, se griffant le visage, labourant le sol de ses pieds agités, sans dormir, excédée de tout, ne mangeant pas, négligeant de se laver, s'oubliant dans un désespoir malade. Puis Créon, roi lui-même, est venu qui lui a ordonné l'exil.
Parce que Jason, se souvenant tout à coup d'elle, envoyait dire qu'il ne la voulait plus.
Quelle n'est pas la colère d'une femme chassée de son lit, privée de ses enfants, chassée par les braises toujours brûlantes - mais pour une autre - de son amour défunt et trahi. Médée, les paumes encore sanglantes des crimes commis pour Jason a souffert trop d'injures. Elle s'avance dans les ruelles où pâlit le jour, tenant entre ses mains les armes de son crime ultime, le front sombre, la mine furieuse, respirant l'air et crachant le feu de ses narines, tels les taureaux aux narines ignées qu'elle soumit à ses sortilèges pour l'amour de Jason. T'en souviens-tu, ingrat, de mes sacrifices ? Qui te sacrifia ses jours, sa patrie, son propre frère si ce n'est moi ? Qui, pour l'amour de toi, se résigna à tout bafouer ?
Et disant cela, Médée écrase de rage les mains de ses enfants prises dans les siennes, elle avance, elle les traîne lorsqu'ils tombent, elle ne les voit plus. Que peuvent-ils ?

Cette innocence, tu me l'as prise, infidèle ! Pour gagner une vaine gloire en compagnie des hommes, il ne t'a pas suffi de rejeter l'étrangère que je suis. Il t'a fallu rejeter sur moi toutes les fautes criminelles. N'est-ce pas pour fuir à tes côtés que j'ai lacéré mon propre frère ? N'est-ce pas pour te venger que je fis, par la main de ses propres filles, périr ton oncle infâme ? N'est-ce pas pour t'être douce que je rendis à ton père sa jeunesse et que je quittai le mien pour ne jamais le revoir, sans un seul regret ? Quels crimes ai-je commis sinon les tiens ? Ce que c'est que d'être lâche !

« Jason ! apparais, infâme, assiste au dernier de tes crimes ! «
Disant cela, Médée jette ses enfants à terre. Sa main tremble. Son sang bouillonne, faisant couler avec fracas toute la rage qui l'habite, ses veines se gonflent, irriguent son c½ur de fureur, emplissant son crâne de toute sa colère. « Jason » crie-t-elle, et Jason apparaît, pâle. Il sort de l'ombre du palais, s'avance, ses cheveux ont blanchi, son cou s'est affaissé, sa superbe s'en est allée, Jason s'avance, c'est lui que l'on va assassiner.
Médée et ses fils à ses pieds.
Du palais de sa rivale, des basses ruelles de la ville, on l'aperçoit, immense et déchaînée. Ses cheveux défaits irradient la lumière. Ses fils se taisent. Elle les traîne vers elle. « Mère » dit alors l'un d'eux, sa voix est étouffée, ténue. Qui sont-ils à présent ? Ils ont le visage de Jason, l'odeur de sa peau, la lueur de ses yeux. Dans l'inquiétude, dans la maladresse apeurée de leurs gestes, ils sont Jason tout entier.
« Vous n'êtes plus mes enfants. Par cette union indigne, par les serments qui me liaient à Jason et qui sont aujourd'hui rompus, je ne suis plus mère. Il ne reste que Médée, Médée trop longtemps enfermée dans une nuit perpétuelle, Médée à qui le soleil rend à présent la vue et l'affranchit de l'amour aveugle qui l'a perdue jusqu'à l'homme.
Mes enfants, ma chair, mais oui, je me souviens de vous. Je reconnais le lit où vous fûtes conçus, je me rappelle l'odeur de Jason, je retrouve les sillons de sa chair. Oui, mes fils, c'est bien vous. Que peut la haine contre l'amour d'une mère ? N'est-ce pas les yeux de Jason qui brillent dans vos pupilles ? N'est-ce pas là, sur votre peau, le grain de la sienne, n'y a-t-il pas sur vos lèvres le suc de nos baisers, dans vos veines l'ardeur de nos ébats ? Mes fils, Jason, mon amour ! Pourquoi m'as-tu trahie ? »
La plainte de Médée glisse jusqu'aux oreilles des femmes, à l'intérieur de la ville. Certaines se sont arrêtées sur le bord de la route, d'autres ont fait taire les bruits autour d'elles. Toutes les femmes écoutent la voix de Médée s'élever, s'élever comme jadis la leur, celle de leurs mères, leurs s½urs, leurs filles. Médée parle comme toutes les femmes, mais Médée est plus que femme. Elle est toutes les trahisons, et en cela elle est un c½ur cruel. Sa plainte est brûlante, elle résonne comme le tonnerre, elle tranche comme la foudre abattue.
Hier encore, voilà ce que murmuraient ces femmes entre elles « qu'elle parte, l'étrangère, qu'elle rejoigne la nuit de l'exil à laquelle la voue ses crimes infâmes. » Hier, pour Médée, fille d'Aeétés, il n'y avait que mépris. Mais à cette heure, c'est différent. En même temps que cette main, levée sur des poitrines enfantines, les horrifie, le c½ur des femmes cède à la vengeance qui sourd en elles et n'est jamais accomplie.
« C'est cet exil qui est ma récompense ? Humain imbécile, aveugle, vers quoi me pousses-tu ? Ne vois-tu pas que ma rage augmente sans plus pouvoir s'arrêter ? Jason, misérable, que mon amour encore protège, Jason, l'amour que je te porte gorge ses fruits de haine. Si mes crimes n'ont pas suffi à me garantir ton amour, si tes parjures ne s'effraient pas de serments scellés dans le sang, ils te feront perdre, crois-moi, toute autre que moi. Regarde ! Contemple ton erreur. Regarde comment la lumière vient poindre dans ma main. Je suis fille du Soleil et mon amour pour toi m'a fait sombrer dans l'ombre. J'y retourne. Tu m'y suivras, je te le dis. »
En effet, une lumière avait germé dans la main de Médée.

Vers qui monte ta plainte, vers quels rivages chemine-t-elle ? Retourne-t-elle à ton royaume, vient-elle apaiser le trépas du frère dont tu répandis la chair sur sa propre terre ? Bute-t-elle aux frontières du royaume de Jason dont tu fus chassée pour l'acte de ta vengeance ? Est-ce la plainte de toutes les femmes de Corinthe, est-ce celle de l'étrangère, s'adresse-t-elle aux dieux ?Vers qui pousses-tu ton cri, Médée ? Est-ce celui d'une femme blessée, qui borda son lit de crimes pour y apaiser l'aimé ? Est-ce celui qui fait écho à ton ascendance divine, cri magique, incantation solaire qui appelle à lui la puissance des dieux ou celui qui rallie à sa cause le nombre innombrable des déçues et des trompées ? Tiré de la terre sacrée de Colchide, rendu plus aigu encore par les plaintes des femmes de l'Hémonie, plus profond par les murmures réprobateurs des Pélasges, du fin fond de Corinthe s'élève le cri de Médée. Effondrée dans sa chevelure noire, la face tournée contre terre, les yeux rougis d'amertume, Médée pleure non ses crimes, mais l'amour perdu de celui pour qui sa main trancha, brûla, pour qui sa bouche renia sa patrie et son père, s'abaissa au mensonge, proféra des sortilèges à faire frémir les dieux.

« Quel est mon crime ? », demande-t-elle, et prenant à partie les astres et les dieux, Médée lève les bras au ciel.

Jason s'était autrefois tenu devant elle, et ne regardait qu'elle. La lumière lui avait inondé le visage. Sur son front, elle avait reconnu le pli soucieux de l'amour contrarié. Combien de fois ne l'avait-elle pas vue, cette ride profonde, creuser le visage de son aimé, et combien de fois ne l'avait-elle pas effacée d'un sortilège ou d'un meurtre ? Cette fois encore, songeait-elle, sa magie aurait raison de cette épreuve. Rien n'arrêtera l'amour de Médée pour Jason le mortel. Jason avait avancé le bras et posé sa main sur son épaule. Elle avait senti sa peau se mouvoir sous la caresse, frémir. Du jardin, elle entendait monter et descendre les cris des enfants, les hurlements joyeux de leurs jeux, deux échos si semblables à la voix de Jason. Les pierres roulaient sous leurs pieds, des rires cristallins déchiraient la parure brûlante de l'après-midi, de temps à autre, ils passaient leurs visages à travers les barreaux des grilles, aspiraient l'air frais avec avidité, et retournaient à leurs chamailleries.
- Médée, ma douce, m'écouteras-tu avec patience ?
Oui, oui, elle l'écouterait sans faiblir. Elle boirait chacune de ses paroles comme s'il se fut agi d'air pur ; elle pencherait sa tête de côté, dans cette posture attentive qui exprime la dévotion, elle approcherait Jason d'elle, s'accroupirait à ses genoux, et sans une parole, elle l'écouterait parler jusqu'à la fin du jour s'il le fallait. Combien de fois ne s'était-elle pas abandonnée à la douceur de ses soucis ? Combien de fois n'y avait-elle glissé, surprenant dans chacun de ses mots l'univers de ses désirs, jouissant d'être celle à qui il confiait ce qui, plus qu'un homme, faisait de lui un mari, et d'elle sa confidente ?
Te souviens-tu, Jason, lorsque tu vis pour la première fois déposer ta tête sur mon sein, valeureux et superbe ? De ta bouche coulait le miel, tu m'en versais dans les veines, je te suppliais de le verser toujours. Frappés de ta bravoure, les Symplégades elles-mêmes s'étaient tenues à distance, les flots furent bien incapables de t'approcher de leur furie, à toi seul, tu menas jusqu'aux rives de Colchide, jusqu'à moi, le navire Argô et les plus braves d'entre tous les Pélasges. Mais entre tous, ce fût toi que mon c½ur de vierge trouva beau. Ce fut pour tes yeux gris que je me glissai, la nuit tombée, dans le c½ur des sanctuaires, que je profanai d'ancestrales et respectueuses sépultures, que j'arrachai par grappes les fruits sacrés de ma terre, les plantes mille fois millénaires qui ne fleurissent que par siècle. Pour toi, Jason, dont le visage de mortel, le torse robuste et la peau, douce comme la couche de l'amour, rendent une lumière à la nuit.

C'est un lâche, c'est un pleutre ! Ne voyais-tu pas, Médée, quelle tête alors se penchait sur ton sein ? Comme ces paroles sentaient la peur, comment il venait pleurer sur tes genoux et te supplier de pallier son manque de courage par la force de ta magie ? Ne voyais-tu pas, Médée, comme son beau visage transpirait de lâcheté, combien l'effroi de combattre et d'apparaître aux siens sous un vrai jour fuyait de sous ses sourires ? Malheureuse ! De quoi s'est-il servi pour t'obscurcir à ce point la vue, toi, enfant solaire, chérie de ta patrie et des dieux tout à la fois ?


La main de Médée s'abat sur le c½ur des enfants de Jason. Un c½ur puis l'autre, transpercé. Médée est sans pardon. « Je noierai ma peine dans ton sang Jason, sans que tu ne meures, et tu ne pourras jamais être plus mort ». Voilà ce qu'entendent les femmes de Corinthe, fatiguées du pardon, la main encore chaude des caresses données, des peines apaisées, les bras encore pleins des formes enfantées.

Pour toi, qui ne l'aimes plus, n'a-t-elle pas trahi ceux qui l'aimaient et pourraient l'aimer encore ?

# Posté le mercredi 11 juillet 2007 07:07