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Daguérréotype

Daguérréotype
Prise de vue du Bd du Temple à midi. Le temps de pose est si long que l'image, malgré la cohue des passants et l'interminable flot des charrettes, laisse apparaître un boulevard désert, vidé, absolument, de toute activité.
Phénomène éblouissant de la cinétique.
Ce qui est par ailleurs fascinant dans le daguerréotype c'est l'hallucinante précision du cliché. On aperçoit sur cette plaque un monde sans fin, subtil et lumineux, plus précis encore que celui qui apparaît à l'½il nu. Comme si l'image emprisonnée dépendait d'autres sens, plus affinés, comme si la lumière était emprisonnée cent fois, irradiait, traçant des lignes plus éclatantes, des contours plus fins, et chaque détail n'est plus jamais grossier. Le daguerréotype est une forme surréelle d'orfèvrerie imaginale.

Le daguerréotype est unique et non reproductible. On y voit plus que l'½il ne peut voir. Il est plus réel que la réalité, plus clair. Le paysage, l'objet s'y fige plus profondément que sur l'½il ou dans la mémoire, Il est un sillon en forme d'espace plat. Voilà ce que constatent ses contemporains :
« ]Avec l'aide d'une forte loupe grossissant 50 fois, on peut voir clairement les plus minuscules brèches ou fissures sur les murs des maisons ». Un autre (Alexandre Von Humboldt lui-même) s'étonne en apprenant de la bouche d'Arago qu'on “peut reconnaître dans l'image que, dans une lucarne – et quelle vétille ! – une vitre a été cassée et colmatée à l'aide de papier ». Un journaliste suisse quant à lui constate, à propos d'une image du pont des Arts qu'on « reconnaît le plus infime détail : on compte les pavés, on remarque l'humidité dûe à la pluie, on lit l'enseigne d'un magasin ».
Fantasme absolu de la possession de l'image par la vue, de la transposition et de la restitution d'un monde par le biais d'une dimension unique.

Songez. A l'origine de la photographie, la longueur du temps de pose avait pour effet de faire disparaître absolument, sur les clichés, toute trace de mouvement, donc toute trace de vie. Les rues de Paris prises en plein midi, le chantier d'agrandissement du Louvre sous Napoléon III – où travaillaient nuit et jour près de 3500 ouvriers – sont des lieux déserts comme soudain abandonnés sous l'impulsion de la panique absolue. Comme si un cataclysme étrange avait emporté avec lui toute trace humaine, évincé méticuleusement toute trace de vie. Eh bien, songez. Songez qu'il en aille de notre regard, de nos sens, comme de cet étrange phénomène. Et que le temps que nous posons sur les choses, le temps où notre regard est posé sur les choses, le temps qu'il met à voir soit, à une certaine échelle, aussi long que ces minutes nécessaires à l'impression d'une plaque de daguerréotype ou d'un film de calotype. Imaginons que ce temps infiniment court, que nous croyons instantané, s'étire en fait et provoque le même aveuglement qui entrava un temps la technique et lui fit supporter cette tare étrange. Alors peut-être notre regard porté au monde ne serait-il pas aussi complet que nous le croyons. Peut-être des êtres, aussi nombreux que les cohortes de parisiens Boulevard du Temple à midi ou des milliers d'ouvriers affairés sur l'esplanade du Louvre nous passent-ils devant les yeux, vaquant à mille occupations, tandis que nous ne parvenons à voir que la monotone lenteur d'un certain monde. Peut-être nos yeux ne s'attardent-ils pas assez, peut-être la réalité des choses leur échappe t'elle, peut-être est-elle en deçà, au-delà. Peut-être que si nous observions le monde plus près, plus vite, plus attentivement, nous verrions toute cette activité qui nous reste inconnue.

# Posté le dimanche 24 février 2008 18:19

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