Je n'aime pas ces gens, et j'aurais eu plaisir à dresser d'eux le portrait excessivement lubrique et sale d'un semblant de famille dégénérée autant que veule, mais ce ne serait pas honnête. Les Hore étaient avant tout des gens pauvres dont la condition excusait beaucoup : la bêtise, la mollesse, et jusqu'à leurs pathétiques rêves.
Auguste, le fils, était un garçon impulsif mais sans courage, ambitieux mais sans finesse, volontaire mais sans idée. Marthe, sa mère, l'avait élevé comme on laisse pousser l'herbe sauvage, du chiendent aux brins fous, à qui certaines inclinaisons de lumière, à certaines époques de l'année, donnent un certain charme sauvage.
Auguste avait ce charme. Auquel s'ajoutait une certaine docilité passive. C'était tout ce que sa mère lui avait donné de mieux. C'était assez pour son caractère.
Le couple vivait de menus labeurs : Marthe rendait quelques services de ménage, Auguste réparait ce qui ne requérait pas une grande agilité. Il n'y avait personne pour rechercher leur compagnie, pas plus qu'on ne pouvait trouver quelqu'un pour les détester. Des gens de rien, mais non pas par leur manque d'aisance : par leur manque d'originalité. Chaque jour pour eux ressemblait à la veille, chaque saison à l'autre, chaque parole échangée l'avait déjà été. La seule chose qui eut pu frapper le quidam si tant est qu'il souhaitât prendre la peine de se laisser distraire, eut peut-être été l'affection jalouse que Marthe portait à son fils.
Comme une mère, elle le trouvait plus beau et plus intelligent qu'il ne l'était vraiment, mais encore, elle portait sur lui le regard d'une femme amoureuse. Sur le visage d'Auguste, Marthe retrouvait, plus accomplis, plus purs, mêlés de sa propre chair, les traits d'un mari disparu que son imagination rendait chaque jour plus idéal. Et comme s'il se fut agi d'un passe-temps réel, Marthe se plaisait à inventer à son fils autant d'attributs qu'il avait de défauts. Elle lui excusait toutes ses faiblesses et ses couardises, l'encensait sans pudeur, et ne s'inquiétait que d'une chose : qu'il ne trouvât pas une femme digne de lui.
Ce travers, qui n'a rien de très original, ne gênait pas vraiment Auguste. Il avait pour sa mère une tendresse encore immature, et ses recommandations en matière d'avenir conjugal n'étaient pour lui qu'une affectueuse litanie qui ronronnait dans la bouche maternelle. Il l'écoutait, assise à table, dessiner du bout des lèvres un avenir radieux à son enfant bien aimé, et vogue la galère, il se contentait pour sa part de quelques bascules avec des filles de son âge, que rien n'effarouchait, pas même un grand dadais aux cheveux en broussaille venu enfoncer quelques clous dans la clôture paternelle.
Ainsi se passaient les journées, à regarder couler l'Oudre, à retaper quelques clôtures, recoudre quelques vestes, tailler quelques plants de tomates luisantes.
Auguste et Marthe s'asseyaient chaque matin, chaque midi et chaque soir à la petite table de bois crevassé de la cuisine, Auguste pour y songer à une prochaine camarade peu farouche, Marthe pour y rêver de la femme toute entière à son idée qui cajolerait le c½ur de son fils.
Un midi qu'ils étaient ainsi attablés, Marthe, écossant de ses mains agiles un plein seau de petits pois, devint blême comme l'osier. Son regard se figea avec une expression vide, tout comme son corps qui se raidit d'un coup, d'un seul. Les dernières voyelles de sa phrase restèrent en suspension dans l'air épais de la cuisine avant de s'effondrer, tout comme elle, sur le carrelage disjoint. De toute sa force inerte, son corps chut, s'écrasant comme un jeu de mikados mal fagotés. Il y eut un bruit de chaise raclant la pierre, puis Marthe étendue sur le sol, toute entière teinte de pâleur verte.
Auguste se précipita vers sa mère, la releva, la choya, la secouant mollement dans ses bras, la bousculant avec vigueur, il l'empoigna, l'aspergea d'eau froide, l'inclina, colla son oreille à sa poitrine, chercha en vain une veine saillante, il fit rouler Marthe jusqu'à l'entrée, la chargea sur son épaule, traversa le jardin, remontant le coteau, moitié la traînant, moitié la portant, avant de l'allonger, pris d'une folle panique, sur le côté de la route pour courir chercher un docteur.
Marthe survécut à l'attaque, mais perdit définitivement l'usage du bras droit. Inerte, fatigué, insensible, il pendait à son buste comme s'il ne lui avait jamais appartenu. Un vieux fusil raccroché à sa patère.
Après sa convalescence, Marthe revint au taudis. L'effarante banalité de la vie des Hoche reprit avec la même langueur, Marthe encombrée de ce bras inutile, qui l'accompagnait partout où elle allait.
Vint un jour où Auguste, sans s'en être autrement préoccupé, tomba amoureux.
Il n'y prit pas garde au début, tout simplement satisfait d'une bouche peu farouche où poser ses baisers, d'un corps plaisant qui s'accordait assez bien aux impulsions gourmandes du sien. Sa mère aurait même tout ignoré de cet assortiment charnel si Mo, petite perle aussi sauvage qu'Auguste et tout aussi impulsive, n'avait poussé l'effronterie jusqu'à venir gratter les planches mal ajustées du taudis des Hoche un soir où l'envie la taraudait de grimper sur le jeune garçon.
Auguste glissa hors de son lit, sortit la tête de la cahute, pour apercevoir à la lueur de quelques étoiles, le minois grisé de sa conquête. Mo lui souriait, Mo l'invitait à le rejoindre, Mo n'en avait pas fini de tenter Auguste, lorsque Marthe fut réveillée à son tour par le bruit de la parade. Elle aperçut le regard lubrique de Mo dans la lumière grise, et l'agrippant par la manche, elle retint par son bras unique son fils unique. Marthe claqua la porte de bois mal ajustée, poussa son fils dans la chambre, et tira le loquet avant d'aller se recoucher.
Mo gratta, Auguste se dit qu'il n'était pas nécessaire de se compliquer la vie plus que cela, et, se calant sous ses draps, se rendormit avec, presque, allez savoir pourquoi, de la gaieté.
Le lendemain. Mo ne revint pas gratter aux planches disjointes. Marthe, qui l'avait déjà oubliée, n'évoqua en rien l'accident de la nuit passée, et se servant de son seul bras valide pour trier les lentilles avec une infinie lenteur, elle ressassait à Auguste, qui lui souriait, le portrait idéal de la femme idéale qui attendait sagement son mari quelque part au-delà de l'Oudre. A l'entendre, l'inestimable trésor se languissait déjà de lui, impatiente, rongeant le frein de ses innombrables qualités, achevant sa parfaite maturation, son puissant instinct maternel se mêlant à son sens inestimable de la famille en général. Marthe, se racontant son histoire, serrait déjà dans son bras valide la nuée de petits-enfants, trophée domestique qui auraient les yeux d'Auguste, c'est-à-dire ceux de Jules, le sourire de Jules, les allures de Jules. Jules, regretté et adoré, qui reposait si loin dans l'au-delà.
Cependant, fait de chair et d'envie, alors qu'il creusait un trou dans le jardin pour y planter un nouveau pommier, Auguste eut le souvenir gourmand de Mo. Ressasser la terre grasse lui rappela qu'il était bon de malaxer les seins chauds de Mo.
Plus tard, rentrant le linge dépareillé que sa mère avait étendu à une main, Auguste se souvint qu'il était doux de délacer le chemisier de Mo et d'y trouver sa peau chaude.
Et lorsqu'il fut sur le point de s'endormir, Auguste se laissa aller à penser que Mo s'était glissée à côté de lui, ses mains chaudes posées sur son désir.
L'appétit ne le harcelait point, mais ne le quittait point non plus. Il en éprouvait de délicieuses escalades lorsque Marthe versait le café trouble dans son bol, lorsqu'il aspergeait son visage poupin d'eau froide, ou qu'il achevait de réparer une clôture. Et lorsqu'il croisa Mo qui portait une lettre à la poste, l'envie de la posséder croisa l'envie de Mo de se laisser posséder. Cela fut aussi simple.
Leurs désirs se croisaient au hasard des journées, comblait Auguste pour quelques jours, et quelques jours plus tard, l'envie le reprenait.
Un jour, Marthe accrochait le linge de sa main unique derrière la cahute. Plus loin, en contrebas du chemin de terre qui menait jusqu'à chez eux, les pieds trempant dans l'Ourdre, elle aperçut Auguste. Les mains de son fils caressaient la croupe dénudée de Mo, une canne à pêche filait doux, calée entre deux cailloux.
Le soir, Marthe dressa la table, assiettes dépareillées, verres épais, et servit une soupe grasse dans laquelle flottait des brins vivaces de cresson. Auguste, égal à lui-même, souriait à sa mère et ne parlait point. « Auguste, dit alors Marthe, la voix empreinte de solennité, ne laisse pas cette jeune fille se faire des idées à ton sujet. Je sais bien que tu ne lui as rien promis, mais crois-en ta vieille mère, les femmes vont vite en besogne. Je te dis ça pour toi, ne te mets pas dans l'embarras ». Sans savoir trop quoi répondre, Auguste ouvrit la bouche car, tout de même, il n'était pas question de ça. Mais au même moment, la main molle de sa mère, dans laquelle ne passait plus aucun signe de vie depuis des mois, léthargique et condamnée, frémit et se raidit. Auguste entendit le bois crisser sous la nappe verte qui plissa. Et sans même avoir vu sa main bouger, Marthe devina à la mine ahurie de son fils, qu'il venait de se passer quelque chose de surprenant. « Bon sang ! » s'exclama Auguste, reculant sa chaise, s'en levant, contournant la table pour se saisir des doigts spongieux de sa mère. « Oh ! « dit simplement Marthe. Mais elle eut beau essayer et essayer à nouveau de la faire bouger, plus rien n'ébranla la main de Marthe ce soir-là.
Ce qu'en dit le médecin, c'est qu'il était impossible que la main de Marthe ne revienne à la vie. Et lorsqu'Auguste lui eut répété avec une véhémence qui - Dieu m'en soit témoin - confina à de la rage, que les doigts de sa mère avaient plissé le tissu de la nappe jusqu'à en racler le bois, le médecin finit par convenir que les nerfs ont parfois des soubresauts déroutants. Ainsi en avait–il été et ainsi en serait-il peut-être en d'autres occasions, incohérents sursauts musculaires, pépites aussi rares que brutes, qui ne seraient jamais autre chose que de troublants réflexes. La main de Marthe s'en était allée, « il faut, dit le médecin, lui imaginer un cercueil réduit à sa taille, le porter au cimetière par la force de ton esprit, et se fourrer une fois pour toutes dans le crâne qu'elle y gît pour de bon six pieds sous terre ».
Peu importait à Marthe que sa main fut morte et enterrée. La vie n'avait ni plus ni moins de sel sans elle. Certaines corvées lui prenaient plus de temps, elle se dispensait de coudre, elle s'accommodait de besognes approximatives plus qu'à l'ordinaire, voilà tout. La main valide qui lui restait suffirait bien pour serrer sur son sein la belle-fille qu'elle inventait chaque jour plus finement.
Tournant la soupe, les yeux perdus dans les spirales écumantes et emportées des légumes, elle devinait la tessiture épaisse de ses cheveux. Etendant le linge au soleil couchant, elle en comparait la teinte aux reflets épars des brumes du soir. Par des tours d'illusion persévérants et inspirés, sa voix, ses manières, son allure et même ses petits défauts prenaient corps dans l'affreux et insipide quotidien de la vie de Marthe.
Et tandis que Marthe désirait jour après jour, à la seule force de son esprit, l'objet fictif d'une exemplaire union, Auguste et Mo, très concrètement, s'enfonçaient un peu plus avant dans les chemins de traverse pour exulter ensemble.
Or, il arriva qu'on se mit à jaser. Non pas avec moquerie ou aigreur, car comme je l'ai dit, les Hore ne suscitaient pas même ce genre de sentiment, mais avec une certaine convivialité : pour parler, car une affaire charnelle advenue au grand jour reste un événement, et tout événement mérite qu'on parie sur ses retombées. Les gens misaient sur l'amourette, évaluaient l'assortiment d'un grand dadais sauvage et d'une gourgandine assez folle pour trouver tentante sa broussaille de cheveux blonds. C'était fait sans vice, et donc sans secret, puisque nul ne doutait qu'Auguste et Mo étaient faits pour s'entendre. Lorsqu'on les croisait ensemble, souriants et silencieux, il y avait entre eux la palpable et réciproque attirance de leurs corps aussi grossière qu'incontrôlable. La seule inconnue de cette équation restait la mère Hore. Cependant, il ne semblait pas concevable qu'handicapée désormais, et ayant un fils si banal, elle puisse s'offusquer d'une aventure qui, avec un peu de chance, mettrait deux mains de plus à son foyer et tiendrait celles de son fils tranquilles pour un temps.
La méprise vient souvent de la variable qu'on croit la plus certaine. Un lundi de Pentecôte, Marthe, descendue au village pour la messe, fut surprise au bas des marches de l'église par trois femmes venues s'enquérir des bonnes dispositions qu'elle avait à l'égard de Mo, enfant explosive mais en pleine santé avec qui Auguste, au demeurant, formait un fort joli couple. Débordant d'une candide et impudique curiosité, elles se répandirent en félicitations démonstratives. Ainsi par ailleurs, n'avaient elle point à se lamenter sur feu la main de Marthe en ce jour de fête de l'esprit saint.
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