Il avait vécu quarante ans avec une même femme, dans un même appartement, un même chien au poil terne couché au pied de son fauteuil, et chaque fin de semaine, à la poignée de familiers qui lui rendaient poliment visite, il racontait les mêmes histoires banales, sans suc, sans la moindre once de jalousie, sans le moindre vertige, persuadé pourtant, de jour en jour, que ses paroles, qui prenaient de l'âge en même temps que lui, gagnaient ainsi une valeur inestimable.
Ce n'est pas vrai que l'on s'improvise patriarche sage. Il y a des enfants de cinq ans qui en savent plus sur les profondeurs de l'existence que vous et moi. Des enfants de cinq ans qui ont exploré avec une acuité insensée les abîmes de l'angoisse, de la peur, de la mort et de la résurrection.
Monsieur Duzbruck, lui, ignorait tant de choses que son ignorance - qui ne s'était néanmoins jamais muée en stupidité - méritait effectivement le qualificatif d'innocence. Il n'eut jamais idée, jusqu'au dernier jour de sa vie, de ce que l'existence a de âcre et de perfide en même temps que d'enivrant. Pour Monsieur Duzbruck, le monde ne montrait qu'une seule face, comme la lune vue d'ici, et il s'imaginait le monde entier à l'aune de cette seule face. Mieux, il consacrait chaque événement selon cet unique point de vue, et j'ose dire que cette lucidité restreinte dans laquelle il vécut toutes ses années ne fut jamais feinte, comme elle peut l'être parfois, chez certains vieillards imposteurs. Certains de nos contemporains prennent un malin plaisir à feindre la niaiserie. Monsieur Duzbruck respirait une éternelle fraîcheur. La nature avait consenti à laisser vivre une de ses créatures sans que le doute ne se manifeste à elle autrement que par de brèves et anodines apparitions sans importance.
Monsieur Duzbruck regardait la décadence moderne, l'inflation, les guerres et la misère comme à travers un hublot embué, sincèrement choqué, mais sans que jamais il n'en ressente de blessure durable qui l'eut endurci.
Voyez-vous, le jour où Hiroshima fut détruite, Monsieur Duzbruck ne put avaler une seule bouchée. Il se désola en songeant que si le ciel l'avait fait naître japonais, ou si le hasard y avait fait vivre ses enfants, cette catastrophe aurait été la sienne. Il se désola une semaine, avec la même constance, puis des années entières, et trois jours avant sa mort, il se désolait encore. « Gabrielle », répétait-il à Madame Duzbruck, « Gabrielle, comment une telle horreur est-elle possible ? ».
Je suis prêt à parier que Monsieur Duzbruck ne rêvait jamais d'autre chose que de choses banales. Une chose n'en entraînait jamais une autre. Elles se tenaient simplement là, comme des pots sur une étagère, dans lesquels il venait piocher pour faire des phrases quand il ne parlait ni de son chien, ni de sa femme, ni de lui.
