Tempête sous un crâne. C'est exactement ce qu'aurait dit Shakespeare. Pas moyen d'amarrer une seule idée lucide. Je suis saoul comme une barrique et, parce que j'ai une grande habitude de l'ivrognerie, je suis plus posé encore que si je n'avais pas une goutte d'alcool dans le sang. La seule chose que je sente m'échapper, c'est la motricité de ma mâchoire. De temps en temps il y a comme un carambolage de mots jetés trop précipitamment dans la conversation, Mes invités se jettent un regard inquiet, un léger toussotement, un rire qui a fusé, mais le flot de mes paroles reprend avec d'autant plus de fougue et d'enjouement que tout cela est passé aux oubliettes, comme un faux-pas dans un ballet symphonique.
Et pourtant, malgré cette apparente aisance, malgré même le fait que plus je bois, plus mes propos semblent aisés et éclairés, je descends moi-même dans les limbes de l'intelligence, et je croise là de vieux fantômes. J'ai beau parler, comme si le torrent de paroles avait le pouvoir d'arrêter cette chute aux enfers et me ramener à la surface, j'ai beau renchérir et exceller dans le discours brillant, moi qui suis d'un tempérament plutôt taciturne, je n'échappe à rien. Plus je parle, plus je m'enfonce en moi. C'est à la fois extrêmement désagréable et absolument fascinant. Et qui plus est, je sais très bien que cela me rend beau. Je te vois, même toi, Barbara, dans ta légère robe prune, qui me jette des regards à la dérobée, et dans tes yeux, il y a comme un peu de jalousie. Parce que ma marche triomphale – et même si je défaille un peu, et d'autant plus si je défaille un peu – me donne de la grâce. Et même quand je défaille un peu, on me regarde plus, comme un funambule perché sur un fil, comme ce petit point que devait être l'homme qui a traversé entre les deux tours jumelles qui n'existent plus, à New York, si haut, sans parachute. Je fascine. Je suis si haut. Et encore, ils n'imaginent pas à quel point le sol est loin sous mes pieds. Ils n'ont aucune idée, et même pas toi, Barbara, de cet enfer qui plonge mille pieds sous terre. Et je ricane, je pense à Nietzsche, bien sûr, à ce funambule, à l'idée effrayante de marcher sur un fil, à l'idée que tout ne tient toujours qu'à un fil.
Et toi, Barbara, dans ta robe prune, tu es jolie à voir. Tu me souris, tu échappes ton sourire un instant de la conversation où tu t'es engagée, tu détournes ce sourire figé et tu le changes un instant en sourire pour moi. C'est comme un clin d'½il, mais c'est un sourire. Il n'y a que moi pour le voir. Et si je t'aimais, ce sourire serait comme un ruisseau de bonheur, comme l'indéfectible marque que tu me rendras toujours heureux. Je me sentirais moins seul. Tes dents blanches, l'incurvation généreuse de tes joues, tout cela serait comme un sémaphore, l'indice que je ne me suis pas perdu. Bien sûr, au milieu de cette foule d'inconnus et d'imbéciles, au milieu de ces gens ton sourire est comme une balise, un peu, c'est vrai. Mais si tu savais à quoi je pense, tu ne me sourirais pas.
En même temps, j'adore ces soirées. Je m'en voudrais de les gâcher trop vite, de ne pas profiter de toutes ces opportunités. Il n'y a là que des gens compliqués, riches, imbus d'eux-mêmes, ou totalement inhabituels. Une telle variété dans le même espace, tant d'espèces différentes, toutes prédatrices les unes des autres, il n'y a que la nature humaine ou le jugement dernier pour rendre une telle incongruité possible. Cet artiste ridicule qui a presque convaincu sa voisine de droite, une vieille femme fort ridée, mais encore distinguée, de lui acheter une de ces ½uvres qui encombrent l'atelier – que réclame sa femme pour le divorce – alors que le banquier de la dame, fort occupé par les élucubrations financières d'un voyou de l'immobilier, opine du chef par distraction aux questions acharnées de la vieille. La grande aventure humaine. La grande filouterie. C'est ainsi que tout va, et par dessus cette marée humaine, par dessus la vague qui me submerge de sa déferlante vacuité, ton sourire m'indique combien je m'éloigne en dessous du niveau de la mer. C'est un désastre.
Tu me fais chier, Barbara, avec tes soirées mondaines.
J'en ai par-dessus la jambe de boire pour me rendre spirituel auprès de tes clients, et de me retrouver, cent mille lieux sous la mer, affreusement seul, parfaitement déprimé, lorsque l'alcool a cessé de me rendre indulgent à l'égard de tous ces pantins dégénérés. Tu me fais chier avec tes sourires par-dessus la vague, de ton sémaphore à la con, et puis de tes comptes-rendus, après, une fois la porte refermée, sur tout ce à quoi j'avais miraculeusement réussi à échapper. Je ne t'aime pas, Barbara, et ceux-là m'indiffèrent. Et combien de fois j'ai voulu te balancer à leur suite, te pousser poliment dans le couloir, avec des jolies courbettes et refermer la porte derrière toi. Me retrouver seul avec mon mal de crâne et fumer une dernière cigarette au balcon en te regardant partir loin de chez nous. Combien de fois... Je ne les compte plus.
Tempête sous un crâne. Le sens même de mon existence remue comme un alien en gestation dans mon cerveau contaminé. Mais je joue mon rôle à la perfection. Je suis spirituel.
Et puis soudain, il y a ce tournant dans ma vie. On sonne à la porte. C'est moi qui vais ouvrir, ainsi j'échappe un peu à ton sourire, je grappille quelques brassées vers la surface. C'est Monsieur Machin - je m'en fous -, il est désolé, mais il a amené des amis, ma femme lui avait dit... Bien sûr, c'est une soirée ultra-mondaine, on a le droit d'amener des amis. Alors Monsieur machin rentre, il dit “Ah ! c'est tellement joli chez vous” et puis il se retourne, il ne voit pas sa femme, qui lui sourit, il ne s'adresse qu'à la jeune fille qui est derrière, il s'acharne à la regarder par dessus l'épaule de Madame machin, et il lui dit, avec un sourire, avec l'air d'un chien qui attendrait sa récompense “je vous l'avait dit !”.
Moi je pense : c'est Elle. Ça y est, c'est elle, elle est rentrée dans ma vie.
D'elle, j'ai tout adoré d'un seul coup. Excuse-moi, Barbara, mais il y a des tas de choses injustes dans l'existence. Tout ce labeur que j'avais mis à t'aimer, pour n'avoir comme résultat qu'une ardeur raisonnable, tout ce travail de falsification quotidienne, cela aussi est injuste. Je me sentais, là, sur le pas de la porte, excessivement aimable avec des inconnus qui pénétraient jusque chez moi, dans la peau d'un faux-monnayeur ; tu me souriais et ce sourire, comme une fausse monnaie, me payait chichement de bien trop nombreux efforts. Mais elle. Elle n'avait eu qu'à tourner mollement la tête dans ma direction, l'incliner vers moi sans une ombre de sympathie – avec peut-être même un peu de mépris, comme ça, une moue enfantine et féroce – pour que, radicalement, je sois pris.
Elle était, comment dire, très belle. C'est à peu près tout ce que j'ai pu me dire sur le moment : elle est très belle. Grande, particulièrement grande, plus grande que moi, même, si bien que lorsque nous fûmes face à face, j'eus cette sensation – que je croyais disparue pour toujours – d'être ridiculement petit. Il y avait à peine la courbe ultime de son front, quelques mèches blondes échappées du torrent paisible de sa chevelure pour me dépasser, mais cela suffisait à me tourner en ridicule. Alors oui, bien sûr, à ce moment-là, et pour avoir éprouvé immédiatement ce sentiment d'humiliation qu'elle répandait instinctivement autour d'elle, j'aurais dû écouter ton sourire, Barbara, parce que nous n'avons pas tous l'étoffe d'un héros. Mais en même temps que je subissais l'effet inhibant de sa stature, me vint l'antidote à tout désespoir, le coup asséné dont je ne pus me relever : ambre, caramel, léger mélange d'une crème brûlée et d'un sous-bois à l'heure de la rosée, elle m'avait enrobé de son odeur et je fus pris comme sous les mailles d'un filet.
“C'est vrai que c'est joli chez vous” dit-elle. Et lorsque l'odeur d'une femme se marie à sa voix, il n'y a plus rien à faire. Elle avait une voix couleur café, avec la puissance de l'arôme et le grain poudreux qui achoppait chaque mot puis le roulait dans une intonation comme s'il s'était agi de farine légère. Le bruit et l'odeur dit-on. On ne peut être réellement pris par une femme que dans l'aveuglement : comme si je ne voyais plus. Qu'un soudain effet de caméra m'avait projeté à des années-lumière, plaqué d'un coup sec contre le néant et que plus rien ne me rattachait à l'instant présent hormis le cliquetis que faisaient les perles de son collier quand elles s'entrechoquaient, l'odeur que chaque mouvement arrachait à sa peau comme des écailles odoriférantes se détachant d'un animal à sang froid, le roulis qui prenait, dans le chaos confus des bruits de fond lorsqu'elle se mettait à parler. J'étais fait comme un rat.
Si Barbara m'avait demandé, comme tant d'autres fois et à brûle pourpoint, au milieu de cette soirée qui fut la dernière chose commune de notre vie : “tu m'aimes ?” avec cette insistance qui se voulait naïve, j'aurais répondu “non, Barbara, et vois-tu, c'est elle que j'aime”. Au lieu de ça, la masse des inconnus présents chez moi se referma comme un piège dans un brouhaha du diable, je restai sur le pas de la porte une très longue minute, son manteau à elle sur les bras, pendant qu'elle disparaissait dans mon salon, entre mes meubles, derrière mes murs, le seul bruit de ses talons sur le parquet supplantant tout le reste.
Alors quoi, comment font-ils, ceux qui passent au-dessus de la frivolité et des désirs soudains, ils sont inhumains ? Tu pouvais, toi, Barbara, résister à des élans du c½ur qui dévastent plus que de raison ? Ne me répète pas ce genre de mensonge. Tu n'es jamais passée au-dessus, pour la simple raison qu'ils ne t'atteignaient pas comme ils m'atteignaient moi. Par une sorte de processus étrangement exclusif, tous ces élans n'avaient chez toi qu'un objet, qu'un seul et unique : ils ne concernaient que ma personne. Voilà la raison du motif, comme dit l'autre, et il n'y a rien de plus à expliquer. C'est, au fond, pour toi que les choses furent, si ce n'est facile, du moins sans complication. Toute ton émotivité, absolument, se fixait sur moi, et tu n'as jamais eu à combattre que moi, mes frasques, mes angoisses, jamais eu à t'occuper d'autre chose que de ce sentiment qui te liait uniquement à moi. Pour ma part, les choses furent bien plus difficiles vois-tu. Ma sensibilité n'est jamais parvenue à se satisfaire de ce cadre trop étroit d'une unique préoccupation. Tout aurait été trop simple, hein ? C'est un peu la marque de la virilité, finalement, je me dis. C'est un germe acquis, de se disperser. Et à vrai dire, oui, à vrai dire, je ne trouvais même pas cela admirable, cette capacité à tenir le cap, à s'attacher à un seul être. Oui, même, je trouvais cela un peu dommage, un peu médiocre, un peu faiblard. Je t'ai dit tout le contraire. Je t'ai juré, avec une conviction farouche et susceptible, que je m'étais lassé de cette dispersion, de cette perpétuelle nécessité d'autres femmes, eh bien, je t'ai menti, voilà.
C'est insupportable, cet écart, cette incompréhension qui nous sépare. Toi, à toutes forces, tu me crois capable d'être celui que tu imagines, et moi, profondément, je n'ai pas envie de l'être. Les premiers jours, Barbara, ils furent si heureux, si parfaitement déliés, si pleinement libres. Tu suivais mon regard sur les choses, tu constatais, tu tombais d'accord, et puisque nous étions différents, il suffisait de ma main posée sur toi pour que cela passe, sans encombre, dans le domaine du passé, du sans-importance. Tu comprenais, me disais-je, et cette patience - dont j'ai usé aujourd'hui tous les ressorts, et que j'ai fini par épuiser - elle venait à bout de tout. Ah, les beaux jours, ma douce Barbara. Douze ans en arrière, ta main dans mes cheveux, elle est devenue floue mais je m'en souviens encore. Pas de ce flon-flon mondain : la vie brute et sans turpitude. Ma main traçait lignes et courbes, construisant en images ces maisons, toutes ces maisons que tu rêvais d'habiter. Je voulais être architecte, tu voulais être ma femme. Je fus architecte, tu fus ma femme, et tout fut une erreur. Une inévitable erreur.
Sais-tu que je me souviens de toi, ce premier jour ? Tes bas remontés très haut dont la couture coupait tes jambes, comme si une colonie de fourmis en remontaient la ligne – c'est ce que j'ai pensé -, la lente ondulation du volant plat de ta jupe, le reflet roux que gardait encore tes cheveux des derniers jours d'été. C'était au Musée, à Bruxelles. Tu sortais, je t'ai attrapée par le bras, avec une certaine élégance et même une douceur inhabituelle chez moi, et je t'ai dit “souvenez-vous de ce moment, Mademoiselle”. Tu souviens-tu de ce jour-là, Barbara ? Treize heures quarante huit, à ma montre, je remets le gousset dans ma poche. Tu es la silhouette brune que je suis des yeux plus que Magritte, la forme sublime qui m'allèche plus que Titien, la scène érotique que j'envie à Picasso. Depuis tout à l'heure, depuis Bruegel précisément, oui, depuis ce petit tableau de neige, tu es mon émotion la plus forte. Je me considère comme un artiste au service du pratique, et la forme de ton corps, balançant entre les plans plats des toiles est exactement ce qui manque à mon travail : une courbe vive. “Souvenez-vous de ce moment”, c'était à prendre au pied de la lettre, Barbara, car je considérais alors – et cela n'a pas changé – qu'il n'y a qu'un seul moment d'amour véritable entre les êtres, qu'une seule rencontre dont il faudra se satisfaire et se souvenir souvent si l'on ne veut pas se perdre. Je te suivais, toi, ta silhouette, dans les salles aseptisées du bâtiment, j'oubliais les tableaux, j'oubliais les gens, les chaises des gardiens coincées dans les angles, la lumière tombante du jour et j'ai eu, inexplicablement, envie de te connaître, et puis de te regarder, et puis de te toucher, et puis tout, envie de tout. Moi, je m'en souviens Barbara. Très bien même, tu vois. Je n'ai jamais pris ça à la légère. Je t'ai aimée, toi seule, un moment. Il y eut une heure où je ne t'ai pas menti, où tu fus l'unique objet de mes pensées. Et j'ai été honnête. Je t'ai dit : “souviens-toi de ce moment”. Je ne pouvais pas faire plus.
Aujourd'hui, et depuis longtemps ton tour a passé. Est-ce si terrible ? Je me demande seulement pourquoi, comment il a fallu tant de temps pour que tu t'en rendes compte. Il y a quelque chose chez les femmes – ça, justement – que je ne m'expliquerai jamais. En même temps cette lucidité absolue – car tu sais que j'aime les femmes, toutes les femmes, autant les autres que toi – et cette obstination à se créer cette sorte de décor de théâtre dans lequel vivre : en même temps savoir qui je suis et t'obstiner à vouloir que je sois un autre. Pure contradiction, cause de tes malheurs Barbara, je n'y suis pour rien, ce n'est pas ma faute.
Oui, je m'étonne que ce fut précisément cette fois-ci que tu m'en voulus le plus, alors que je t'ai trompée, finalement si souvent, sans te le dire : par la pensée, par le regard, par hasard, bassement, élégamment, avec vice ou bonté, par dépit, par erreur, etc. Cette fois-ci quelque chose avait changé. Oui. Je le reconnais. Cette fois-ci, je me suis dit que tout allait changer. C'était cela : cette fois-ci l'amour allait me changer.
C'est exactement tout ce que je me suis dit. Toutes ces choses, à propos de Barbara, de notre rencontre, de l'infidélité. Il m'a fallu peut-être une, deux, allez, peut-être trois minutes – ça va très vite de se dire des choses, à soi, quand on a décidé de se justifier, de rentrer dans une logique où tout s'éclaire, dans le seul but d'illuminer rapidement, à tout prix, le nouveau sens que vous venez de donner à votre existence. Oui, trois minutes pour me convaincre de l'inanité de toute ma vie, que jusque-là tout n'avait été qu'une erreur, un long chemin dont le but ne venait de m'apparaître qu'aujourd'hui, et pas avant.
Nous étions à table, Barbara me souriait encore, de loin, le même sourire qui semblait émerger du brouillard. Entre elle et moi, il y avait une distance sans limite, table, verres, bouteilles, chandelles se consumant dans l'air du soir, bribes de conversations aussi épaisses que vaines, éclats de rire et murmures de badinage. Nous nous étourdissions comme nous savions si bien le faire. Barbara parlait de toutes ces choses qu'elle ne connaissait pas. Et pour ne pas laisser entendre son ignorance, elle renchérissait sur chaque bruit, sur le moindre gloussement pourvu qu'il ait l'air bête, reprenait à son compte les remarques voisines et les portait à une soudaine apogée. De ces jeunes oies blanches en bout de table elle rapportait les propos dans des proportions incroyables. Barbara réalisait ainsi une économie de réflexion incroyable, recyclant chaque murmure, chaque approbation timide, mêlant parfois plusieurs bouts de conversation ensemble pour en extraire le suc régénéré de l'assertion. Tout ce qui sortait de sa bouche me semblait concentrer avec un art consommé toute la fadeur des généralités, et je retrouvais régulièrement sur ses lèvres les clichés qui me faisaient horreur, les boniments de bonne femme qu'elle croyait, vraiment, valoir quelque chose. Oh mon Dieu, Barbara, te pardonnerais-je jamais d'être si bête ? D'une bêtise limpide et sans faille, d'une bêtise légère et souvent, oui, souvent pleine d'un indéfinissable charme. A travers ton sourire filaient avec la régularité des minutes les paroles les plus vaines, les idées les moins brillantes, et à ces moments-là plus encore qu'à d'autres, j'avais honte de t'avoir aimé. Tu me demandes encore quand j'ai cessé de t'aimer, Barbara ? Oh, je me souviens de tes hanches dans les couloirs du musée, ce surréaliste déhanchement, et cette aura même qui se dégageait avec la force d'un fumigène. Je me suis souvenu de ce moment si souvent qu'il est usé comme un missel, cette image de toi est cornée, fripée, les couleurs ont pâli tant, pour éloigner de moi l'agacement abominable de tes paroles, j'ai invoqué et invoqué sans cesse l'icône adorée une seule et magnifique fois. Que se passerait-il si je te rencontrais aujourd'hui Barbara ?
Je regarde ma femme, et sans son sourire – ce précieux sourire de lune gibbeuse –elle serait happée par le flot de sa propre superficialité, réduite à une botte d'algue gluante échouée sur la plage. Mon agacement soudain se mêle d'admiration. Non pas que je l'admire... Non. Ce n'est pas elle à proprement parler que j'admire. Pas elle. Non... J'admire cette foule bruyamment casée dans mon salon, subjuguée par le sourire de Barbara et qui sous l'emprise de ce sourire – comme s'il s'était agi d'un hypnotique narcotique – approuve bêtement la moindre de ses absurdités.
Il n'est plus hier depuis longtemps. Deux, trois heures du matin ont passé, sûrement. Le buffet n'est plus qu'un champ de bataille dont les reliefs seuls témoignent du savoir-faire du traiteur qui m'a coûté si cher. Mes doigts errent entre les petits amas de piques de bois, les corps éventrés de sandwichs au saumon, les cadavres purulents de petits-fours et corps exsangues de pruneaux en robe de lard. Ça et là de petites mares de purée de pois chiches se mêlent aux ruisseaux pourpres d'un Bourgogne 1993 échappé des verres en cristal nuptiaux éparpillés dans la pièce. Je cherche un dernier verre. C'est moche à dire, mais si j'en trouve un qui soit plein, et qu'il ne soit pas le mien, je le boirai quand même. Il est cette heure de la nuit où je ne m'appartiens plus. Ou bien plutôt, il est cette heure de la nuit où je suis tout à moi. Exactement. Les invités ont ravagé mon salon. Ils ont bu mon champagne, décimé mes petits fours, et les mégots de leurs cigarettes flottent sur mon parquet tels des poissons morts sur une mer étale. Ils n'ont plus aucun souci d'eux-mêmes à l'heure, exactement, où je recouvre une lucidité qui me les rends abjects. Je me suis assis sur le canapé brun du salon. La pénombre savamment organisée qui baigne la pièce, les plis ambrés que fait l'ombre sur les meubles, la masse imposante du piano qui émerge comme un iceberg noir entre les rideaux hors de prix derrière lesquels des couples s'enrobent de l'ivoire bleuté des rayons de la lune qui tombent sur leurs silhouettes amorties, sont comme une aube pour mon esprit. Ce qui a passé la nuit à fuir redevient pesamment réel. Depuis que cette femme, cette femme dont les longues jambes dessinaient une promesse de bonheur, a posé son manteau dans mes bras, j'ai sombré dans le sourire de Barbara. Tu vois, Barbara, j'ai lutté. Note-le bien.
Ses jambes qui ont le parfum de ses yeux et la voix de ses cheveux....
Où en étais-je ? Ah oui. Ce soir-là.
Il m'est arrivé exactement ce qui est arrivé à Faust, du temps de naguère, et je suppose qu'alors, sur le moment, il était tout aussi fier de son aplomb que je le fus du mien. Sur le moment....
Ah, ça te fait sourire, hein, Barbara ?
Ainsi, il est deux heures, trois heures, peu importe. Il est assez tard pour que la nuit pèse et que cette vapeur d'alcool que les corps exhalent désormais à chaque bouffée d'air, à chaque ondulation – s'ils parviennent encore à se mouvoir - me soit comme de l'oxygène. Barbara a mis un disque, du jazz, c'est toujours comme ça. Elle n'y connaît rien, mais elle est convaincue que c'est une musique qui hume l'intelligence et la subtilité, l'idée lui plaît. Moi, je ne sais reconnaître que quelques notes de trompette. Le reste n'est qu'une évanescence musicale, le reste m'échappe tout comme la subtilité de la période bleue échappe au daltonien. Je ne suis pas mélomane. Mais je sais aussi que c'est une musique élitiste, on m'a dit et répété que c'est une musique élitiste et je fais semblant de la comprendre, à défaut. Mes doigts tapotent dans un mouvement affreusement cacophonique le rebord de ma table basse. J'évite néanmoins de tapoter du bout de mon pied le tapis rouge vif, parce que même si cela ne fait aucun bruit à cause de l'épaisseur de laine, on verrait immédiatement que je ne parviens pas à accorder le mouvement, même faux, de mes doigts à celui de mes pieds.
Encore que, je ne vois pas bien qui, à cette heure-ci, se soucie encore de l'harmonie de mes tapotements avec la musique qui flotte dans l'air au gré des volutes de fumée dont j'asperge mes invités sans parvenir jamais à les étouffer comme je voudrais.
Bon, c'est là que tout commence. Mon cauchemar, le début de ma vraie vie, là que le pire vient pénétrer le meilleur et donne naissance à la minute la plus malheureuse de mon existence. C'est là que ma vie se bouleverse, et si mon existence devait se représenter comme une ligne à peu près droite, sur laquelle on ferait une encoche pour les événements importants (le départ de papa, ma première fille, mon premier chèque, ma première maison, et toi aussi, Barbara, la première fois où tu m'es apparue), à l'endroit qui correspond chronologiquement à dix des minutes de cette soirée, c'est à la hache qu'il faudrait attaquer ma petite ligne plate de vie.