Comment on commence

Le début d'un roman est comparable à une première nuit. Ce n'est peut-être pas la meilleure performance que votre amant et vous accomplirez ensemble mais pour peu qu'elle ait éveillé un minimum de curiosité voire de plaisir, ou, comme cela a souvent été le cas pour moi, provoqué un réel tremblement des sens (mais j'aime lire, beaucoup plus que la moyenne) c'est elle qui vous donnera envie de continuer.
Son souvenir vous soufflera à l'oreille que oui, vous voulez voir comment tout ce que cela va donner.
Bon sang, oui.

C'est ainsi que les débuts de roman ont l'heur de m'exciter comme une pucelle. Depuis les révélations d'excellence que furent Camus ou Proust, je cherche à quatre pattes dans chaque volume la promesse du plaisir de lire un chef-d'½uvre.
Parce que je ne suis pas chienne et que j'aurais du mal à quitter cette terre sans partager avec vous l'expérience concrète de ce qu'est un début de roman extra, je vais essayer de vous en livrer quelques exemples.
Bien sûr, vous pourriez ne pas en percevoir l'élégance géniale, vous pourriez rater l'indicible et pétulant génie qui s'est ramassé, plié, empaqueté, lyophilisé, dans ces quelques phrases tel le génie d'Aladin dans sa petite lampe de quincaillerie. Mais dans ce cas, excepté une ou deux bottes secrètes qu'il me reste, je ne pourrais probablement plus rien pour vous et je vous rendrai à Beigbeder.

Alors que j'avais 22 ans, avant même de savoir que cet homme incroyable avait écrit d'un trait d'un seul un roman de plusieurs milliers de pages qu'il fut obligé de saucissonner comme s'il s'était agi d'un vulgaire cervelas à la seule fin qu'un éditeur conventionnel accepte de le publier, je découvrai Albert Cohen. Pour quelqu'un qui prétend aimer la littérature, c'est tardif me direz-vous, mais je lisais Lautréamont à 10 ans, donc je vous emmerde.
« Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi de deux chevaux que le valet d'écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d'une victoire. A deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâché et il n'avait pas osé. Aujourd'hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l'aimerait. »
A quoi cela servirait-il que j'en dise plus ?

Je me souviens d'avoir ouvert le pendule de Foucault et d'avoir plongé alors dans un abîme de stupeur et d'incompréhension. Aucun sens ne se raccordait au texte. Pourtant, j'en avalais les premières pages consciencieusement, me noyant de plus en plus, avec le fascinant péril de m'embraser les poumons d'un ramassis d'allégations cryptées imbitables et sans valeur. J'étais un parachutiste bougon et mal rasé du 3ème régiment d'infanterie de cuisine atterri dans une bure au Mont Athos à la période des semis d'hortensias. Vraiment, je ne comprenais rien. Franchement. Rien.

Mais quelle belle leçon ! Car l'ésotérique tint sa promesse et Ecco la sienne. Le pendule tourne encore dans ma tête avec la régularité métronomique du mystère. Il me semble encore qu'un pan de l'histoire magique du monde me fut révélé. Que je fus un Socrate chez les Egyptiens, affalée sur mes coussins, tournant les pages.
Vous me faites rire avec votre Da Vinci Code. Da Vinci Code fait du bateau, Da Vinci Code mange des pruneaux. Comment - me suis-je demandé maintes fois - peut-on trouver du mystère dans un ramassis de banalités que Pierrette, vendeuse chez Brico et férue d'astrologie sur internet, attribue, dans un premier réflexe, à une fiche recette sans les images ?

Da Vinci Code, Millenium contre Le pendule et le Dahlia noir. Arrêtons, j'ai la nausée tellement mon c½ur balance.
Je n'ai rien contre le fait que des gens écrivent des romans de merde. Ni même que ceux-là soient lentement dévorés par des millions de petits cerveaux encore à l'état embryonnaire. Mais que ceux-là soient adulés alors même que chez chaque être humain un autel devrait être dressé, libations faites, offrandes quotidiennes mêlées aux prières pour honorer Dostoïevski, et qu'en place de cela trône un écran plat : cela me fait douter de l'espèce.
« Je suis un homme malade...Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j'ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n'y comprends rien, j'ignore au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. En plus, je suis superstitieux comme ce n'est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. (Je suis suffisamment instruit pour ne pas être superstitieux). Oui, c'est par méchanceté que je ne me soigne pas. Ca messieurs, je parie que c'est une chose que vous ne comprenez pas. Moi, si ! Evidemment, je ne saurais vous expliquer à qui je fais une crasse quand j'obéis à ma méchanceté de cette façon-là ; je sais parfaitement que ce ne sont pas les docteurs que j'emmerde en refusant de me soigner ; je suis le mieux placé pour savoir que ça ne peut faire de tort qu'à moi seul et à personne d'autre. Et, malgré tout, si je ne me soigne pas, c'est par méchanceté. J'ai mal au foie. Tant mieux, qu'il me fasse encore plus mal ! »
Mon Dieu, ma joie, mon maître fidèle.

# Posté le mercredi 20 mai 2009 13:08

Daguérréotype

Daguérréotype
Prise de vue du Bd du Temple à midi. Le temps de pose est si long que l'image, malgré la cohue des passants et l'interminable flot des charrettes, laisse apparaître un boulevard désert, vidé, absolument, de toute activité.
Phénomène éblouissant de la cinétique.
Ce qui est par ailleurs fascinant dans le daguerréotype c'est l'hallucinante précision du cliché. On aperçoit sur cette plaque un monde sans fin, subtil et lumineux, plus précis encore que celui qui apparaît à l'½il nu. Comme si l'image emprisonnée dépendait d'autres sens, plus affinés, comme si la lumière était emprisonnée cent fois, irradiait, traçant des lignes plus éclatantes, des contours plus fins, et chaque détail n'est plus jamais grossier. Le daguerréotype est une forme surréelle d'orfèvrerie imaginale.

Le daguerréotype est unique et non reproductible. On y voit plus que l'½il ne peut voir. Il est plus réel que la réalité, plus clair. Le paysage, l'objet s'y fige plus profondément que sur l'½il ou dans la mémoire, Il est un sillon en forme d'espace plat. Voilà ce que constatent ses contemporains :
« ]Avec l'aide d'une forte loupe grossissant 50 fois, on peut voir clairement les plus minuscules brèches ou fissures sur les murs des maisons ». Un autre (Alexandre Von Humboldt lui-même) s'étonne en apprenant de la bouche d'Arago qu'on “peut reconnaître dans l'image que, dans une lucarne – et quelle vétille ! – une vitre a été cassée et colmatée à l'aide de papier ». Un journaliste suisse quant à lui constate, à propos d'une image du pont des Arts qu'on « reconnaît le plus infime détail : on compte les pavés, on remarque l'humidité dûe à la pluie, on lit l'enseigne d'un magasin ».
Fantasme absolu de la possession de l'image par la vue, de la transposition et de la restitution d'un monde par le biais d'une dimension unique.

Songez. A l'origine de la photographie, la longueur du temps de pose avait pour effet de faire disparaître absolument, sur les clichés, toute trace de mouvement, donc toute trace de vie. Les rues de Paris prises en plein midi, le chantier d'agrandissement du Louvre sous Napoléon III – où travaillaient nuit et jour près de 3500 ouvriers – sont des lieux déserts comme soudain abandonnés sous l'impulsion de la panique absolue. Comme si un cataclysme étrange avait emporté avec lui toute trace humaine, évincé méticuleusement toute trace de vie. Eh bien, songez. Songez qu'il en aille de notre regard, de nos sens, comme de cet étrange phénomène. Et que le temps que nous posons sur les choses, le temps où notre regard est posé sur les choses, le temps qu'il met à voir soit, à une certaine échelle, aussi long que ces minutes nécessaires à l'impression d'une plaque de daguerréotype ou d'un film de calotype. Imaginons que ce temps infiniment court, que nous croyons instantané, s'étire en fait et provoque le même aveuglement qui entrava un temps la technique et lui fit supporter cette tare étrange. Alors peut-être notre regard porté au monde ne serait-il pas aussi complet que nous le croyons. Peut-être des êtres, aussi nombreux que les cohortes de parisiens Boulevard du Temple à midi ou des milliers d'ouvriers affairés sur l'esplanade du Louvre nous passent-ils devant les yeux, vaquant à mille occupations, tandis que nous ne parvenons à voir que la monotone lenteur d'un certain monde. Peut-être nos yeux ne s'attardent-ils pas assez, peut-être la réalité des choses leur échappe t'elle, peut-être est-elle en deçà, au-delà. Peut-être que si nous observions le monde plus près, plus vite, plus attentivement, nous verrions toute cette activité qui nous reste inconnue.
# Posté le dimanche 24 février 2008 18:19

La main agile

La main agile
En contrebas d'une certaine rivière, qu'on appelle l'Oudre, à l'endroit exact où se dessine un coude retenu par une bordée d'arbres chétifs, se dresse la maison des Hore. Cabane de bric et de broc, conglomérat disgracieux de planches mal ajustées, de parpaings mal joints, sans même l'apprêt d'un résidu de peinture, la mère et le fils Hore occupent là trois étroites pièces où filtre à peine assez de lumière pour y circuler sans heurter les meubles. Avec une fierté misérable ils l'appellent 'leur jolie maison' : un taudis.
Je n'aime pas ces gens, et j'aurais eu plaisir à dresser d'eux le portrait excessivement lubrique et sale d'un semblant de famille dégénérée autant que veule, mais ce ne serait pas honnête. Les Hore étaient avant tout des gens pauvres dont la condition excusait beaucoup : la bêtise, la mollesse, et jusqu'à leurs pathétiques rêves.
Auguste, le fils, était un garçon impulsif mais sans courage, ambitieux mais sans finesse, volontaire mais sans idée. Marthe, sa mère, l'avait élevé comme on laisse pousser l'herbe sauvage, du chiendent aux brins fous, à qui certaines inclinaisons de lumière, à certaines époques de l'année, donnent un certain charme sauvage.
Auguste avait ce charme. Auquel s'ajoutait une certaine docilité passive. C'était tout ce que sa mère lui avait donné de mieux. C'était assez pour son caractère.
Le couple vivait de menus labeurs : Marthe rendait quelques services de ménage, Auguste réparait ce qui ne requérait pas une grande agilité. Il n'y avait personne pour rechercher leur compagnie, pas plus qu'on ne pouvait trouver quelqu'un pour les détester. Des gens de rien, mais non pas par leur manque d'aisance : par leur manque d'originalité. Chaque jour pour eux ressemblait à la veille, chaque saison à l'autre, chaque parole échangée l'avait déjà été. La seule chose qui eut pu frapper le quidam si tant est qu'il souhaitât prendre la peine de se laisser distraire, eut peut-être été l'affection jalouse que Marthe portait à son fils.
Comme une mère, elle le trouvait plus beau et plus intelligent qu'il ne l'était vraiment, mais encore, elle portait sur lui le regard d'une femme amoureuse. Sur le visage d'Auguste, Marthe retrouvait, plus accomplis, plus purs, mêlés de sa propre chair, les traits d'un mari disparu que son imagination rendait chaque jour plus idéal. Et comme s'il se fut agi d'un passe-temps réel, Marthe se plaisait à inventer à son fils autant d'attributs qu'il avait de défauts. Elle lui excusait toutes ses faiblesses et ses couardises, l'encensait sans pudeur, et ne s'inquiétait que d'une chose : qu'il ne trouvât pas une femme digne de lui.

Ce travers, qui n'a rien de très original, ne gênait pas vraiment Auguste. Il avait pour sa mère une tendresse encore immature, et ses recommandations en matière d'avenir conjugal n'étaient pour lui qu'une affectueuse litanie qui ronronnait dans la bouche maternelle. Il l'écoutait, assise à table, dessiner du bout des lèvres un avenir radieux à son enfant bien aimé, et vogue la galère, il se contentait pour sa part de quelques bascules avec des filles de son âge, que rien n'effarouchait, pas même un grand dadais aux cheveux en broussaille venu enfoncer quelques clous dans la clôture paternelle.

Ainsi se passaient les journées, à regarder couler l'Oudre, à retaper quelques clôtures, recoudre quelques vestes, tailler quelques plants de tomates luisantes.
Auguste et Marthe s'asseyaient chaque matin, chaque midi et chaque soir à la petite table de bois crevassé de la cuisine, Auguste pour y songer à une prochaine camarade peu farouche, Marthe pour y rêver de la femme toute entière à son idée qui cajolerait le c½ur de son fils.
Un midi qu'ils étaient ainsi attablés, Marthe, écossant de ses mains agiles un plein seau de petits pois, devint blême comme l'osier. Son regard se figea avec une expression vide, tout comme son corps qui se raidit d'un coup, d'un seul. Les dernières voyelles de sa phrase restèrent en suspension dans l'air épais de la cuisine avant de s'effondrer, tout comme elle, sur le carrelage disjoint. De toute sa force inerte, son corps chut, s'écrasant comme un jeu de mikados mal fagotés. Il y eut un bruit de chaise raclant la pierre, puis Marthe étendue sur le sol, toute entière teinte de pâleur verte.
Auguste se précipita vers sa mère, la releva, la choya, la secouant mollement dans ses bras, la bousculant avec vigueur, il l'empoigna, l'aspergea d'eau froide, l'inclina, colla son oreille à sa poitrine, chercha en vain une veine saillante, il fit rouler Marthe jusqu'à l'entrée, la chargea sur son épaule, traversa le jardin, remontant le coteau, moitié la traînant, moitié la portant, avant de l'allonger, pris d'une folle panique, sur le côté de la route pour courir chercher un docteur.

Marthe survécut à l'attaque, mais perdit définitivement l'usage du bras droit. Inerte, fatigué, insensible, il pendait à son buste comme s'il ne lui avait jamais appartenu. Un vieux fusil raccroché à sa patère.
Après sa convalescence, Marthe revint au taudis. L'effarante banalité de la vie des Hoche reprit avec la même langueur, Marthe encombrée de ce bras inutile, qui l'accompagnait partout où elle allait.

Vint un jour où Auguste, sans s'en être autrement préoccupé, tomba amoureux.
Il n'y prit pas garde au début, tout simplement satisfait d'une bouche peu farouche où poser ses baisers, d'un corps plaisant qui s'accordait assez bien aux impulsions gourmandes du sien. Sa mère aurait même tout ignoré de cet assortiment charnel si Mo, petite perle aussi sauvage qu'Auguste et tout aussi impulsive, n'avait poussé l'effronterie jusqu'à venir gratter les planches mal ajustées du taudis des Hoche un soir où l'envie la taraudait de grimper sur le jeune garçon.
Auguste glissa hors de son lit, sortit la tête de la cahute, pour apercevoir à la lueur de quelques étoiles, le minois grisé de sa conquête. Mo lui souriait, Mo l'invitait à le rejoindre, Mo n'en avait pas fini de tenter Auguste, lorsque Marthe fut réveillée à son tour par le bruit de la parade. Elle aperçut le regard lubrique de Mo dans la lumière grise, et l'agrippant par la manche, elle retint par son bras unique son fils unique. Marthe claqua la porte de bois mal ajustée, poussa son fils dans la chambre, et tira le loquet avant d'aller se recoucher.
Mo gratta, Auguste se dit qu'il n'était pas nécessaire de se compliquer la vie plus que cela, et, se calant sous ses draps, se rendormit avec, presque, allez savoir pourquoi, de la gaieté.

Le lendemain. Mo ne revint pas gratter aux planches disjointes. Marthe, qui l'avait déjà oubliée, n'évoqua en rien l'accident de la nuit passée, et se servant de son seul bras valide pour trier les lentilles avec une infinie lenteur, elle ressassait à Auguste, qui lui souriait, le portrait idéal de la femme idéale qui attendait sagement son mari quelque part au-delà de l'Oudre. A l'entendre, l'inestimable trésor se languissait déjà de lui, impatiente, rongeant le frein de ses innombrables qualités, achevant sa parfaite maturation, son puissant instinct maternel se mêlant à son sens inestimable de la famille en général. Marthe, se racontant son histoire, serrait déjà dans son bras valide la nuée de petits-enfants, trophée domestique qui auraient les yeux d'Auguste, c'est-à-dire ceux de Jules, le sourire de Jules, les allures de Jules. Jules, regretté et adoré, qui reposait si loin dans l'au-delà.

Cependant, fait de chair et d'envie, alors qu'il creusait un trou dans le jardin pour y planter un nouveau pommier, Auguste eut le souvenir gourmand de Mo. Ressasser la terre grasse lui rappela qu'il était bon de malaxer les seins chauds de Mo.
Plus tard, rentrant le linge dépareillé que sa mère avait étendu à une main, Auguste se souvint qu'il était doux de délacer le chemisier de Mo et d'y trouver sa peau chaude.
Et lorsqu'il fut sur le point de s'endormir, Auguste se laissa aller à penser que Mo s'était glissée à côté de lui, ses mains chaudes posées sur son désir.
L'appétit ne le harcelait point, mais ne le quittait point non plus. Il en éprouvait de délicieuses escalades lorsque Marthe versait le café trouble dans son bol, lorsqu'il aspergeait son visage poupin d'eau froide, ou qu'il achevait de réparer une clôture. Et lorsqu'il croisa Mo qui portait une lettre à la poste, l'envie de la posséder croisa l'envie de Mo de se laisser posséder. Cela fut aussi simple.
Leurs désirs se croisaient au hasard des journées, comblait Auguste pour quelques jours, et quelques jours plus tard, l'envie le reprenait.

Un jour, Marthe accrochait le linge de sa main unique derrière la cahute. Plus loin, en contrebas du chemin de terre qui menait jusqu'à chez eux, les pieds trempant dans l'Ourdre, elle aperçut Auguste. Les mains de son fils caressaient la croupe dénudée de Mo, une canne à pêche filait doux, calée entre deux cailloux.

Le soir, Marthe dressa la table, assiettes dépareillées, verres épais, et servit une soupe grasse dans laquelle flottait des brins vivaces de cresson. Auguste, égal à lui-même, souriait à sa mère et ne parlait point. « Auguste, dit alors Marthe, la voix empreinte de solennité, ne laisse pas cette jeune fille se faire des idées à ton sujet. Je sais bien que tu ne lui as rien promis, mais crois-en ta vieille mère, les femmes vont vite en besogne. Je te dis ça pour toi, ne te mets pas dans l'embarras ». Sans savoir trop quoi répondre, Auguste ouvrit la bouche car, tout de même, il n'était pas question de ça. Mais au même moment, la main molle de sa mère, dans laquelle ne passait plus aucun signe de vie depuis des mois, léthargique et condamnée, frémit et se raidit. Auguste entendit le bois crisser sous la nappe verte qui plissa. Et sans même avoir vu sa main bouger, Marthe devina à la mine ahurie de son fils, qu'il venait de se passer quelque chose de surprenant. « Bon sang ! » s'exclama Auguste, reculant sa chaise, s'en levant, contournant la table pour se saisir des doigts spongieux de sa mère. « Oh ! « dit simplement Marthe. Mais elle eut beau essayer et essayer à nouveau de la faire bouger, plus rien n'ébranla la main de Marthe ce soir-là.
Ce qu'en dit le médecin, c'est qu'il était impossible que la main de Marthe ne revienne à la vie. Et lorsqu'Auguste lui eut répété avec une véhémence qui - Dieu m'en soit témoin - confina à de la rage, que les doigts de sa mère avaient plissé le tissu de la nappe jusqu'à en racler le bois, le médecin finit par convenir que les nerfs ont parfois des soubresauts déroutants. Ainsi en avait–il été et ainsi en serait-il peut-être en d'autres occasions, incohérents sursauts musculaires, pépites aussi rares que brutes, qui ne seraient jamais autre chose que de troublants réflexes. La main de Marthe s'en était allée, « il faut, dit le médecin, lui imaginer un cercueil réduit à sa taille, le porter au cimetière par la force de ton esprit, et se fourrer une fois pour toutes dans le crâne qu'elle y gît pour de bon six pieds sous terre ».

Peu importait à Marthe que sa main fut morte et enterrée. La vie n'avait ni plus ni moins de sel sans elle. Certaines corvées lui prenaient plus de temps, elle se dispensait de coudre, elle s'accommodait de besognes approximatives plus qu'à l'ordinaire, voilà tout. La main valide qui lui restait suffirait bien pour serrer sur son sein la belle-fille qu'elle inventait chaque jour plus finement.
Tournant la soupe, les yeux perdus dans les spirales écumantes et emportées des légumes, elle devinait la tessiture épaisse de ses cheveux. Etendant le linge au soleil couchant, elle en comparait la teinte aux reflets épars des brumes du soir. Par des tours d'illusion persévérants et inspirés, sa voix, ses manières, son allure et même ses petits défauts prenaient corps dans l'affreux et insipide quotidien de la vie de Marthe.

Et tandis que Marthe désirait jour après jour, à la seule force de son esprit, l'objet fictif d'une exemplaire union, Auguste et Mo, très concrètement, s'enfonçaient un peu plus avant dans les chemins de traverse pour exulter ensemble.

Or, il arriva qu'on se mit à jaser. Non pas avec moquerie ou aigreur, car comme je l'ai dit, les Hore ne suscitaient pas même ce genre de sentiment, mais avec une certaine convivialité : pour parler, car une affaire charnelle advenue au grand jour reste un événement, et tout événement mérite qu'on parie sur ses retombées. Les gens misaient sur l'amourette, évaluaient l'assortiment d'un grand dadais sauvage et d'une gourgandine assez folle pour trouver tentante sa broussaille de cheveux blonds. C'était fait sans vice, et donc sans secret, puisque nul ne doutait qu'Auguste et Mo étaient faits pour s'entendre. Lorsqu'on les croisait ensemble, souriants et silencieux, il y avait entre eux la palpable et réciproque attirance de leurs corps aussi grossière qu'incontrôlable. La seule inconnue de cette équation restait la mère Hore. Cependant, il ne semblait pas concevable qu'handicapée désormais, et ayant un fils si banal, elle puisse s'offusquer d'une aventure qui, avec un peu de chance, mettrait deux mains de plus à son foyer et tiendrait celles de son fils tranquilles pour un temps.

La méprise vient souvent de la variable qu'on croit la plus certaine. Un lundi de Pentecôte, Marthe, descendue au village pour la messe, fut surprise au bas des marches de l'église par trois femmes venues s'enquérir des bonnes dispositions qu'elle avait à l'égard de Mo, enfant explosive mais en pleine santé avec qui Auguste, au demeurant, formait un fort joli couple. Débordant d'une candide et impudique curiosité, elles se répandirent en félicitations démonstratives. Ainsi par ailleurs, n'avaient elle point à se lamenter sur feu la main de Marthe en ce jour de fête de l'esprit saint.

...

# Posté le vendredi 22 février 2008 18:49
Modifié le dimanche 24 février 2008 19:15

Souviens toi Barbara

Souviens toi Barbara
Tempête sous un crâne. C'est exactement ce qu'aurait dit Shakespeare. Pas moyen d'amarrer une seule idée lucide. Je suis saoul comme une barrique et, parce que j'ai une grande habitude de l'ivrognerie, je suis plus posé encore que si je n'avais pas une goutte d'alcool dans le sang. La seule chose que je sente m'échapper, c'est la motricité de ma mâchoire. De temps en temps il y a comme un carambolage de mots jetés trop précipitamment dans la conversation, Mes invités se jettent un regard inquiet, un léger toussotement, un rire qui a fusé, mais le flot de mes paroles reprend avec d'autant plus de fougue et d'enjouement que tout cela est passé aux oubliettes, comme un faux-pas dans un ballet symphonique.
Et pourtant, malgré cette apparente aisance, malgré même le fait que plus je bois, plus mes propos semblent aisés et éclairés, je descends moi-même dans les limbes de l'intelligence, et je croise là de vieux fantômes. J'ai beau parler, comme si le torrent de paroles avait le pouvoir d'arrêter cette chute aux enfers et me ramener à la surface, j'ai beau renchérir et exceller dans le discours brillant, moi qui suis d'un tempérament plutôt taciturne, je n'échappe à rien. Plus je parle, plus je m'enfonce en moi. C'est à la fois extrêmement désagréable et absolument fascinant. Et qui plus est, je sais très bien que cela me rend beau. Je te vois, même toi, Barbara, dans ta légère robe prune, qui me jette des regards à la dérobée, et dans tes yeux, il y a comme un peu de jalousie. Parce que ma marche triomphale – et même si je défaille un peu, et d'autant plus si je défaille un peu – me donne de la grâce. Et même quand je défaille un peu, on me regarde plus, comme un funambule perché sur un fil, comme ce petit point que devait être l'homme qui a traversé entre les deux tours jumelles qui n'existent plus, à New York, si haut, sans parachute. Je fascine. Je suis si haut. Et encore, ils n'imaginent pas à quel point le sol est loin sous mes pieds. Ils n'ont aucune idée, et même pas toi, Barbara, de cet enfer qui plonge mille pieds sous terre. Et je ricane, je pense à Nietzsche, bien sûr, à ce funambule, à l'idée effrayante de marcher sur un fil, à l'idée que tout ne tient toujours qu'à un fil.
Et toi, Barbara, dans ta robe prune, tu es jolie à voir. Tu me souris, tu échappes ton sourire un instant de la conversation où tu t'es engagée, tu détournes ce sourire figé et tu le changes un instant en sourire pour moi. C'est comme un clin d'½il, mais c'est un sourire. Il n'y a que moi pour le voir. Et si je t'aimais, ce sourire serait comme un ruisseau de bonheur, comme l'indéfectible marque que tu me rendras toujours heureux. Je me sentirais moins seul. Tes dents blanches, l'incurvation généreuse de tes joues, tout cela serait comme un sémaphore, l'indice que je ne me suis pas perdu. Bien sûr, au milieu de cette foule d'inconnus et d'imbéciles, au milieu de ces gens ton sourire est comme une balise, un peu, c'est vrai. Mais si tu savais à quoi je pense, tu ne me sourirais pas.

En même temps, j'adore ces soirées. Je m'en voudrais de les gâcher trop vite, de ne pas profiter de toutes ces opportunités. Il n'y a là que des gens compliqués, riches, imbus d'eux-mêmes, ou totalement inhabituels. Une telle variété dans le même espace, tant d'espèces différentes, toutes prédatrices les unes des autres, il n'y a que la nature humaine ou le jugement dernier pour rendre une telle incongruité possible. Cet artiste ridicule qui a presque convaincu sa voisine de droite, une vieille femme fort ridée, mais encore distinguée, de lui acheter une de ces ½uvres qui encombrent l'atelier – que réclame sa femme pour le divorce – alors que le banquier de la dame, fort occupé par les élucubrations financières d'un voyou de l'immobilier, opine du chef par distraction aux questions acharnées de la vieille. La grande aventure humaine. La grande filouterie. C'est ainsi que tout va, et par dessus cette marée humaine, par dessus la vague qui me submerge de sa déferlante vacuité, ton sourire m'indique combien je m'éloigne en dessous du niveau de la mer. C'est un désastre.
Tu me fais chier, Barbara, avec tes soirées mondaines.

J'en ai par-dessus la jambe de boire pour me rendre spirituel auprès de tes clients, et de me retrouver, cent mille lieux sous la mer, affreusement seul, parfaitement déprimé, lorsque l'alcool a cessé de me rendre indulgent à l'égard de tous ces pantins dégénérés. Tu me fais chier avec tes sourires par-dessus la vague, de ton sémaphore à la con, et puis de tes comptes-rendus, après, une fois la porte refermée, sur tout ce à quoi j'avais miraculeusement réussi à échapper. Je ne t'aime pas, Barbara, et ceux-là m'indiffèrent. Et combien de fois j'ai voulu te balancer à leur suite, te pousser poliment dans le couloir, avec des jolies courbettes et refermer la porte derrière toi. Me retrouver seul avec mon mal de crâne et fumer une dernière cigarette au balcon en te regardant partir loin de chez nous. Combien de fois... Je ne les compte plus.
Tempête sous un crâne. Le sens même de mon existence remue comme un alien en gestation dans mon cerveau contaminé. Mais je joue mon rôle à la perfection. Je suis spirituel.

Et puis soudain, il y a ce tournant dans ma vie. On sonne à la porte. C'est moi qui vais ouvrir, ainsi j'échappe un peu à ton sourire, je grappille quelques brassées vers la surface. C'est Monsieur Machin - je m'en fous -, il est désolé, mais il a amené des amis, ma femme lui avait dit... Bien sûr, c'est une soirée ultra-mondaine, on a le droit d'amener des amis. Alors Monsieur machin rentre, il dit “Ah ! c'est tellement joli chez vous” et puis il se retourne, il ne voit pas sa femme, qui lui sourit, il ne s'adresse qu'à la jeune fille qui est derrière, il s'acharne à la regarder par dessus l'épaule de Madame machin, et il lui dit, avec un sourire, avec l'air d'un chien qui attendrait sa récompense “je vous l'avait dit !”.
Moi je pense : c'est Elle. Ça y est, c'est elle, elle est rentrée dans ma vie.


D'elle, j'ai tout adoré d'un seul coup. Excuse-moi, Barbara, mais il y a des tas de choses injustes dans l'existence. Tout ce labeur que j'avais mis à t'aimer, pour n'avoir comme résultat qu'une ardeur raisonnable, tout ce travail de falsification quotidienne, cela aussi est injuste. Je me sentais, là, sur le pas de la porte, excessivement aimable avec des inconnus qui pénétraient jusque chez moi, dans la peau d'un faux-monnayeur ; tu me souriais et ce sourire, comme une fausse monnaie, me payait chichement de bien trop nombreux efforts. Mais elle. Elle n'avait eu qu'à tourner mollement la tête dans ma direction, l'incliner vers moi sans une ombre de sympathie – avec peut-être même un peu de mépris, comme ça, une moue enfantine et féroce – pour que, radicalement, je sois pris.
Elle était, comment dire, très belle. C'est à peu près tout ce que j'ai pu me dire sur le moment : elle est très belle. Grande, particulièrement grande, plus grande que moi, même, si bien que lorsque nous fûmes face à face, j'eus cette sensation – que je croyais disparue pour toujours – d'être ridiculement petit. Il y avait à peine la courbe ultime de son front, quelques mèches blondes échappées du torrent paisible de sa chevelure pour me dépasser, mais cela suffisait à me tourner en ridicule. Alors oui, bien sûr, à ce moment-là, et pour avoir éprouvé immédiatement ce sentiment d'humiliation qu'elle répandait instinctivement autour d'elle, j'aurais dû écouter ton sourire, Barbara, parce que nous n'avons pas tous l'étoffe d'un héros. Mais en même temps que je subissais l'effet inhibant de sa stature, me vint l'antidote à tout désespoir, le coup asséné dont je ne pus me relever : ambre, caramel, léger mélange d'une crème brûlée et d'un sous-bois à l'heure de la rosée, elle m'avait enrobé de son odeur et je fus pris comme sous les mailles d'un filet.
“C'est vrai que c'est joli chez vous” dit-elle. Et lorsque l'odeur d'une femme se marie à sa voix, il n'y a plus rien à faire. Elle avait une voix couleur café, avec la puissance de l'arôme et le grain poudreux qui achoppait chaque mot puis le roulait dans une intonation comme s'il s'était agi de farine légère. Le bruit et l'odeur dit-on. On ne peut être réellement pris par une femme que dans l'aveuglement : comme si je ne voyais plus. Qu'un soudain effet de caméra m'avait projeté à des années-lumière, plaqué d'un coup sec contre le néant et que plus rien ne me rattachait à l'instant présent hormis le cliquetis que faisaient les perles de son collier quand elles s'entrechoquaient, l'odeur que chaque mouvement arrachait à sa peau comme des écailles odoriférantes se détachant d'un animal à sang froid, le roulis qui prenait, dans le chaos confus des bruits de fond lorsqu'elle se mettait à parler. J'étais fait comme un rat.
Si Barbara m'avait demandé, comme tant d'autres fois et à brûle pourpoint, au milieu de cette soirée qui fut la dernière chose commune de notre vie : “tu m'aimes ?” avec cette insistance qui se voulait naïve, j'aurais répondu “non, Barbara, et vois-tu, c'est elle que j'aime”. Au lieu de ça, la masse des inconnus présents chez moi se referma comme un piège dans un brouhaha du diable, je restai sur le pas de la porte une très longue minute, son manteau à elle sur les bras, pendant qu'elle disparaissait dans mon salon, entre mes meubles, derrière mes murs, le seul bruit de ses talons sur le parquet supplantant tout le reste.


Alors quoi, comment font-ils, ceux qui passent au-dessus de la frivolité et des désirs soudains, ils sont inhumains ? Tu pouvais, toi, Barbara, résister à des élans du c½ur qui dévastent plus que de raison ? Ne me répète pas ce genre de mensonge. Tu n'es jamais passée au-dessus, pour la simple raison qu'ils ne t'atteignaient pas comme ils m'atteignaient moi. Par une sorte de processus étrangement exclusif, tous ces élans n'avaient chez toi qu'un objet, qu'un seul et unique : ils ne concernaient que ma personne. Voilà la raison du motif, comme dit l'autre, et il n'y a rien de plus à expliquer. C'est, au fond, pour toi que les choses furent, si ce n'est facile, du moins sans complication. Toute ton émotivité, absolument, se fixait sur moi, et tu n'as jamais eu à combattre que moi, mes frasques, mes angoisses, jamais eu à t'occuper d'autre chose que de ce sentiment qui te liait uniquement à moi. Pour ma part, les choses furent bien plus difficiles vois-tu. Ma sensibilité n'est jamais parvenue à se satisfaire de ce cadre trop étroit d'une unique préoccupation. Tout aurait été trop simple, hein ? C'est un peu la marque de la virilité, finalement, je me dis. C'est un germe acquis, de se disperser. Et à vrai dire, oui, à vrai dire, je ne trouvais même pas cela admirable, cette capacité à tenir le cap, à s'attacher à un seul être. Oui, même, je trouvais cela un peu dommage, un peu médiocre, un peu faiblard. Je t'ai dit tout le contraire. Je t'ai juré, avec une conviction farouche et susceptible, que je m'étais lassé de cette dispersion, de cette perpétuelle nécessité d'autres femmes, eh bien, je t'ai menti, voilà.

C'est insupportable, cet écart, cette incompréhension qui nous sépare. Toi, à toutes forces, tu me crois capable d'être celui que tu imagines, et moi, profondément, je n'ai pas envie de l'être. Les premiers jours, Barbara, ils furent si heureux, si parfaitement déliés, si pleinement libres. Tu suivais mon regard sur les choses, tu constatais, tu tombais d'accord, et puisque nous étions différents, il suffisait de ma main posée sur toi pour que cela passe, sans encombre, dans le domaine du passé, du sans-importance. Tu comprenais, me disais-je, et cette patience - dont j'ai usé aujourd'hui tous les ressorts, et que j'ai fini par épuiser - elle venait à bout de tout. Ah, les beaux jours, ma douce Barbara. Douze ans en arrière, ta main dans mes cheveux, elle est devenue floue mais je m'en souviens encore. Pas de ce flon-flon mondain : la vie brute et sans turpitude. Ma main traçait lignes et courbes, construisant en images ces maisons, toutes ces maisons que tu rêvais d'habiter. Je voulais être architecte, tu voulais être ma femme. Je fus architecte, tu fus ma femme, et tout fut une erreur. Une inévitable erreur.

Sais-tu que je me souviens de toi, ce premier jour ? Tes bas remontés très haut dont la couture coupait tes jambes, comme si une colonie de fourmis en remontaient la ligne – c'est ce que j'ai pensé -, la lente ondulation du volant plat de ta jupe, le reflet roux que gardait encore tes cheveux des derniers jours d'été. C'était au Musée, à Bruxelles. Tu sortais, je t'ai attrapée par le bras, avec une certaine élégance et même une douceur inhabituelle chez moi, et je t'ai dit “souvenez-vous de ce moment, Mademoiselle”. Tu souviens-tu de ce jour-là, Barbara ? Treize heures quarante huit, à ma montre, je remets le gousset dans ma poche. Tu es la silhouette brune que je suis des yeux plus que Magritte, la forme sublime qui m'allèche plus que Titien, la scène érotique que j'envie à Picasso. Depuis tout à l'heure, depuis Bruegel précisément, oui, depuis ce petit tableau de neige, tu es mon émotion la plus forte. Je me considère comme un artiste au service du pratique, et la forme de ton corps, balançant entre les plans plats des toiles est exactement ce qui manque à mon travail : une courbe vive. “Souvenez-vous de ce moment”, c'était à prendre au pied de la lettre, Barbara, car je considérais alors – et cela n'a pas changé – qu'il n'y a qu'un seul moment d'amour véritable entre les êtres, qu'une seule rencontre dont il faudra se satisfaire et se souvenir souvent si l'on ne veut pas se perdre. Je te suivais, toi, ta silhouette, dans les salles aseptisées du bâtiment, j'oubliais les tableaux, j'oubliais les gens, les chaises des gardiens coincées dans les angles, la lumière tombante du jour et j'ai eu, inexplicablement, envie de te connaître, et puis de te regarder, et puis de te toucher, et puis tout, envie de tout. Moi, je m'en souviens Barbara. Très bien même, tu vois. Je n'ai jamais pris ça à la légère. Je t'ai aimée, toi seule, un moment. Il y eut une heure où je ne t'ai pas menti, où tu fus l'unique objet de mes pensées. Et j'ai été honnête. Je t'ai dit : “souviens-toi de ce moment”. Je ne pouvais pas faire plus.
Aujourd'hui, et depuis longtemps ton tour a passé. Est-ce si terrible ? Je me demande seulement pourquoi, comment il a fallu tant de temps pour que tu t'en rendes compte. Il y a quelque chose chez les femmes – ça, justement – que je ne m'expliquerai jamais. En même temps cette lucidité absolue – car tu sais que j'aime les femmes, toutes les femmes, autant les autres que toi – et cette obstination à se créer cette sorte de décor de théâtre dans lequel vivre : en même temps savoir qui je suis et t'obstiner à vouloir que je sois un autre. Pure contradiction, cause de tes malheurs Barbara, je n'y suis pour rien, ce n'est pas ma faute.

Oui, je m'étonne que ce fut précisément cette fois-ci que tu m'en voulus le plus, alors que je t'ai trompée, finalement si souvent, sans te le dire : par la pensée, par le regard, par hasard, bassement, élégamment, avec vice ou bonté, par dépit, par erreur, etc. Cette fois-ci quelque chose avait changé. Oui. Je le reconnais. Cette fois-ci, je me suis dit que tout allait changer. C'était cela : cette fois-ci l'amour allait me changer.


C'est exactement tout ce que je me suis dit. Toutes ces choses, à propos de Barbara, de notre rencontre, de l'infidélité. Il m'a fallu peut-être une, deux, allez, peut-être trois minutes – ça va très vite de se dire des choses, à soi, quand on a décidé de se justifier, de rentrer dans une logique où tout s'éclaire, dans le seul but d'illuminer rapidement, à tout prix, le nouveau sens que vous venez de donner à votre existence. Oui, trois minutes pour me convaincre de l'inanité de toute ma vie, que jusque-là tout n'avait été qu'une erreur, un long chemin dont le but ne venait de m'apparaître qu'aujourd'hui, et pas avant.
Nous étions à table, Barbara me souriait encore, de loin, le même sourire qui semblait émerger du brouillard. Entre elle et moi, il y avait une distance sans limite, table, verres, bouteilles, chandelles se consumant dans l'air du soir, bribes de conversations aussi épaisses que vaines, éclats de rire et murmures de badinage. Nous nous étourdissions comme nous savions si bien le faire. Barbara parlait de toutes ces choses qu'elle ne connaissait pas. Et pour ne pas laisser entendre son ignorance, elle renchérissait sur chaque bruit, sur le moindre gloussement pourvu qu'il ait l'air bête, reprenait à son compte les remarques voisines et les portait à une soudaine apogée. De ces jeunes oies blanches en bout de table elle rapportait les propos dans des proportions incroyables. Barbara réalisait ainsi une économie de réflexion incroyable, recyclant chaque murmure, chaque approbation timide, mêlant parfois plusieurs bouts de conversation ensemble pour en extraire le suc régénéré de l'assertion. Tout ce qui sortait de sa bouche me semblait concentrer avec un art consommé toute la fadeur des généralités, et je retrouvais régulièrement sur ses lèvres les clichés qui me faisaient horreur, les boniments de bonne femme qu'elle croyait, vraiment, valoir quelque chose. Oh mon Dieu, Barbara, te pardonnerais-je jamais d'être si bête ? D'une bêtise limpide et sans faille, d'une bêtise légère et souvent, oui, souvent pleine d'un indéfinissable charme. A travers ton sourire filaient avec la régularité des minutes les paroles les plus vaines, les idées les moins brillantes, et à ces moments-là plus encore qu'à d'autres, j'avais honte de t'avoir aimé. Tu me demandes encore quand j'ai cessé de t'aimer, Barbara ? Oh, je me souviens de tes hanches dans les couloirs du musée, ce surréaliste déhanchement, et cette aura même qui se dégageait avec la force d'un fumigène. Je me suis souvenu de ce moment si souvent qu'il est usé comme un missel, cette image de toi est cornée, fripée, les couleurs ont pâli tant, pour éloigner de moi l'agacement abominable de tes paroles, j'ai invoqué et invoqué sans cesse l'icône adorée une seule et magnifique fois. Que se passerait-il si je te rencontrais aujourd'hui Barbara ?
Je regarde ma femme, et sans son sourire – ce précieux sourire de lune gibbeuse –elle serait happée par le flot de sa propre superficialité, réduite à une botte d'algue gluante échouée sur la plage. Mon agacement soudain se mêle d'admiration. Non pas que je l'admire... Non. Ce n'est pas elle à proprement parler que j'admire. Pas elle. Non... J'admire cette foule bruyamment casée dans mon salon, subjuguée par le sourire de Barbara et qui sous l'emprise de ce sourire – comme s'il s'était agi d'un hypnotique narcotique – approuve bêtement la moindre de ses absurdités.

Il n'est plus hier depuis longtemps. Deux, trois heures du matin ont passé, sûrement. Le buffet n'est plus qu'un champ de bataille dont les reliefs seuls témoignent du savoir-faire du traiteur qui m'a coûté si cher. Mes doigts errent entre les petits amas de piques de bois, les corps éventrés de sandwichs au saumon, les cadavres purulents de petits-fours et corps exsangues de pruneaux en robe de lard. Ça et là de petites mares de purée de pois chiches se mêlent aux ruisseaux pourpres d'un Bourgogne 1993 échappé des verres en cristal nuptiaux éparpillés dans la pièce. Je cherche un dernier verre. C'est moche à dire, mais si j'en trouve un qui soit plein, et qu'il ne soit pas le mien, je le boirai quand même. Il est cette heure de la nuit où je ne m'appartiens plus. Ou bien plutôt, il est cette heure de la nuit où je suis tout à moi. Exactement. Les invités ont ravagé mon salon. Ils ont bu mon champagne, décimé mes petits fours, et les mégots de leurs cigarettes flottent sur mon parquet tels des poissons morts sur une mer étale. Ils n'ont plus aucun souci d'eux-mêmes à l'heure, exactement, où je recouvre une lucidité qui me les rends abjects. Je me suis assis sur le canapé brun du salon. La pénombre savamment organisée qui baigne la pièce, les plis ambrés que fait l'ombre sur les meubles, la masse imposante du piano qui émerge comme un iceberg noir entre les rideaux hors de prix derrière lesquels des couples s'enrobent de l'ivoire bleuté des rayons de la lune qui tombent sur leurs silhouettes amorties, sont comme une aube pour mon esprit. Ce qui a passé la nuit à fuir redevient pesamment réel. Depuis que cette femme, cette femme dont les longues jambes dessinaient une promesse de bonheur, a posé son manteau dans mes bras, j'ai sombré dans le sourire de Barbara. Tu vois, Barbara, j'ai lutté. Note-le bien.
Ses jambes qui ont le parfum de ses yeux et la voix de ses cheveux....


Où en étais-je ? Ah oui. Ce soir-là.
Il m'est arrivé exactement ce qui est arrivé à Faust, du temps de naguère, et je suppose qu'alors, sur le moment, il était tout aussi fier de son aplomb que je le fus du mien. Sur le moment....
Ah, ça te fait sourire, hein, Barbara ?

Ainsi, il est deux heures, trois heures, peu importe. Il est assez tard pour que la nuit pèse et que cette vapeur d'alcool que les corps exhalent désormais à chaque bouffée d'air, à chaque ondulation – s'ils parviennent encore à se mouvoir - me soit comme de l'oxygène. Barbara a mis un disque, du jazz, c'est toujours comme ça. Elle n'y connaît rien, mais elle est convaincue que c'est une musique qui hume l'intelligence et la subtilité, l'idée lui plaît. Moi, je ne sais reconnaître que quelques notes de trompette. Le reste n'est qu'une évanescence musicale, le reste m'échappe tout comme la subtilité de la période bleue échappe au daltonien. Je ne suis pas mélomane. Mais je sais aussi que c'est une musique élitiste, on m'a dit et répété que c'est une musique élitiste et je fais semblant de la comprendre, à défaut. Mes doigts tapotent dans un mouvement affreusement cacophonique le rebord de ma table basse. J'évite néanmoins de tapoter du bout de mon pied le tapis rouge vif, parce que même si cela ne fait aucun bruit à cause de l'épaisseur de laine, on verrait immédiatement que je ne parviens pas à accorder le mouvement, même faux, de mes doigts à celui de mes pieds.
Encore que, je ne vois pas bien qui, à cette heure-ci, se soucie encore de l'harmonie de mes tapotements avec la musique qui flotte dans l'air au gré des volutes de fumée dont j'asperge mes invités sans parvenir jamais à les étouffer comme je voudrais.

Bon, c'est là que tout commence. Mon cauchemar, le début de ma vraie vie, là que le pire vient pénétrer le meilleur et donne naissance à la minute la plus malheureuse de mon existence. C'est là que ma vie se bouleverse, et si mon existence devait se représenter comme une ligne à peu près droite, sur laquelle on ferait une encoche pour les événements importants (le départ de papa, ma première fille, mon premier chèque, ma première maison, et toi aussi, Barbara, la première fois où tu m'es apparue), à l'endroit qui correspond chronologiquement à dix des minutes de cette soirée, c'est à la hache qu'il faudrait attaquer ma petite ligne plate de vie.
# Posté le lundi 31 décembre 2007 08:41
Modifié le lundi 31 décembre 2007 08:51

Le monde à sa fenêtre

Le monde à sa fenêtre
Monsieur Duzbruck, qui fut mon voisin de palier lorsque j'arrivai à Paris et que j'habitais, rue Quentin, dans un vieil immeuble qui sentait le grésil et le plâtre, mourut à soixante dix-sept ans, la main sur le c½ur, pris soudain d'une atroce panique à l'idée de n'avoir jamais connu de la vie que quelques stances banales.
Il avait vécu quarante ans avec une même femme, dans un même appartement, un même chien au poil terne couché au pied de son fauteuil, et chaque fin de semaine, à la poignée de familiers qui lui rendaient poliment visite, il racontait les mêmes histoires banales, sans suc, sans la moindre once de jalousie, sans le moindre vertige, persuadé pourtant, de jour en jour, que ses paroles, qui prenaient de l'âge en même temps que lui, gagnaient ainsi une valeur inestimable.

Ce n'est pas vrai que l'on s'improvise patriarche sage. Il y a des enfants de cinq ans qui en savent plus sur les profondeurs de l'existence que vous et moi. Des enfants de cinq ans qui ont exploré avec une acuité insensée les abîmes de l'angoisse, de la peur, de la mort et de la résurrection.

Monsieur Duzbruck, lui, ignorait tant de choses que son ignorance - qui ne s'était néanmoins jamais muée en stupidité - méritait effectivement le qualificatif d'innocence. Il n'eut jamais idée, jusqu'au dernier jour de sa vie, de ce que l'existence a de âcre et de perfide en même temps que d'enivrant. Pour Monsieur Duzbruck, le monde ne montrait qu'une seule face, comme la lune vue d'ici, et il s'imaginait le monde entier à l'aune de cette seule face. Mieux, il consacrait chaque événement selon cet unique point de vue, et j'ose dire que cette lucidité restreinte dans laquelle il vécut toutes ses années ne fut jamais feinte, comme elle peut l'être parfois, chez certains vieillards imposteurs. Certains de nos contemporains prennent un malin plaisir à feindre la niaiserie. Monsieur Duzbruck respirait une éternelle fraîcheur. La nature avait consenti à laisser vivre une de ses créatures sans que le doute ne se manifeste à elle autrement que par de brèves et anodines apparitions sans importance.
Monsieur Duzbruck regardait la décadence moderne, l'inflation, les guerres et la misère comme à travers un hublot embué, sincèrement choqué, mais sans que jamais il n'en ressente de blessure durable qui l'eut endurci.

Voyez-vous, le jour où Hiroshima fut détruite, Monsieur Duzbruck ne put avaler une seule bouchée. Il se désola en songeant que si le ciel l'avait fait naître japonais, ou si le hasard y avait fait vivre ses enfants, cette catastrophe aurait été la sienne. Il se désola une semaine, avec la même constance, puis des années entières, et trois jours avant sa mort, il se désolait encore. « Gabrielle », répétait-il à Madame Duzbruck, « Gabrielle, comment une telle horreur est-elle possible ? ».
Je suis prêt à parier que Monsieur Duzbruck ne rêvait jamais d'autre chose que de choses banales. Une chose n'en entraînait jamais une autre. Elles se tenaient simplement là, comme des pots sur une étagère, dans lesquels il venait piocher pour faire des phrases quand il ne parlait ni de son chien, ni de sa femme, ni de lui.
# Posté le lundi 31 décembre 2007 08:22